À l’occasion de la rentrée littéraire, nous avons échangé avec Isabelle Cambourakis, directrice de la collection Sorcières aux Éditions Cambourakis. Elle nous a présenté la collection, et nous a parlé féminisme, intersectionnalité, sorcellerie et édition. 

 

Pour celles et ceux qui ne la connaissent pas encore, pouvez-vous nous présenter la collection Sorcières ? 
Isabelle Cambourakis : La collection Sorcières est une collection féministe, principalement d’essais, que nous avons lancé en 2015 et qui comporte aujourd’hui 24 titres. Pour être un peu plus précise, la collection se positionne comme une collection souhaitant visibiliser des textes qui prônent un féminisme intersectionnel : elle privilégie des textes qui s’inscrivent dans une réflexion au croisement des luttes anticapitalistes, antiracistes, écologistes, en faveur des minorités. Il s’agit aussi de publier des textes au plus près des luttes et des vies plutôt que des textes universitaires ou d’analyses théoriques. 

donner-naissance-cambourakis sorcieresSauf erreur de notre part, il s’agit de la seule collection présente en tant que telle au sein des Éditions Cambourakis. Quelle a été votre réflexion lorsque vous avez décidé que ces sujets méritaient une collection et une visibilité à part entière ? 
C’est la seule collection d’essais, la maison d’édition publie par ailleurs de la littérature, de la jeunesse et des BD. La maison d’édition a été créée par mon frère et c’est lui qui m’a proposé il y a plus de cinq ans de m’occuper d’une collection de sciences humaines. C’est moi qui ai alors décidé de publier des textes féministes à une époque où ces thématiques étaient trop peu visibles dans l’édition. Il ne s’agissait pas seulement de publier des textes féministes mais d’essayer aussi de faire de l’édition de manière féministe en travaillant prioritairement avec des femmes, des personnes trans, des gouines, etc., et en utilisant l’écriture inclusive. La collection fonctionne un peu à part parce que je ne travaille pas à la maison d’édition mais que je m’occupe du travail éditorial en parallèle de mon boulot d’instit et de mon activité militante.  

 

« On a inclus dans la collection des textes très hybrides ou des œuvres graphiques. Ces œuvres sont souvent plus efficaces politiquement que des longs essais et analyses. Quant à la poésie, elle participe des luttes d’une manière plus sensible »

 

ne-suis-je-pas-une-femmecambourakis sorcieresLe choix du nom « Sorcières » attire immédiatement l’attention. Qu’est-ce qui vous a plu dans ce mot, et dans quelle histoire souhaitez-vous ancrer votre collection ? 
C’est toujours compliqué de trouver un nom de collection qui parle au plus grand nombre. L’idée était de ne pas faire une collection féministe pour initié·es. Vous n’avez pas besoin d’avoir Féminisme + 5 pour comprendre la charge subversive attachée à la figure de la sorcière. Le terme évoque aussi bien sûr l’histoire des chasses aux sorcières, les persécutions. C’est un mot qui est tout à la fois extraordinairement plastique, qui renvoie à des expériences et des imaginaires individuels et qui permet de faire tenir ensemble la prise en compte des oppressions et les mécanismes de défense et de résistance que mettent en place les dominé·es. Ça n’a évidemment rien de nouveau, les féministes, notamment celles de la seconde vague, ont déjà chargé de manière politique cette figure, d’autres l’ont incarnée et s’en sont revendiquées. Il s’agissait de s’inscrire en effet dans une histoire déjà longue. 

reclaim-couv cambourakis sorcieresVous publiez des textes très différents les uns des autres : des essais, des bandes dessinées, des romans, de la poésie, des guides pratiques, de la science-fiction. Quel est le lien qui unit toutes ces œuvres et ces autrices et auteurs si différent·es en apparence ? 
La proposition politique et le point de vue situé. Les textes sont malgré tout prioritairement des essais même si ceux-ci n’ont pas forcément un style académique. Émilie Hache, par exemple, a dirigé une anthologie de textes écoféministes qui comprenaient aussi bien des textes théoriques que des textes plus militants et des poèmes. Mais c’est vrai qu’au fur et à mesure, on a inclus dans la collection des textes très hybrides ou des œuvres graphiques. Ces œuvres sont souvent plus efficaces politiquement que des longs essais et analyses. Quant à la poésie, elle participe des luttes d’une manière plus sensible, c’est en tout cas très vrai pour l’espace anglosaxon. Nous allons justement éditer bientôt une anthologie de poèmes écris par des militantes féministes aux États-Unis, Je transporte des explosifs on les appelle des mots. Il s’agit de ne pas déconnecter les luttes des autres champs d’expressions ou du quotidien.  

 

« Il y a un envoutement du capitalisme qui nous sidère. La collection veut proposer et visibiliser, dans une forme de continuité avec le livre de Stengers et Pignarre, des pratiques de désenvoutement et des techniques de contre-sort. »

 

lutterensemble cambourakis sorcieresLe titre du fascicule de présentation de la collection a pour titre  Sorcières contre la « sorcellerie capitaliste » . Quelle est justement cette sorcellerie à l’œuvre dans le capitalisme ? 
Je fais ici explicitement référence à un livre de la philosophe Isabelle Stengers, écrit avec Philippe Pignarre, La sorcellerie capitaliste. Pratiques de désenvoutement. Ce livre, comme le travail d’Isabelle Stengers en général, est une des sources principales d’inspiration de cette collection comme de mon positionnement politique. Elle parle de sorcellerie capitaliste pour cerner les mécanismes à l’œuvre dans le capitalisme, qui nous maintiennent dans l’impuissance et nous enferment dans des alternatives infernales ; comment être sûre par exemple qu’en se revendiquant féministe ou en se battant pour des droits, ces mêmes droits ne soient pas retournés par les fémocrates et les gouvernements contre les populations les plus opprimées. Les auteur·ices du livre proposent des pistes pour trouver des prises, se protéger de manière collective. Il y a un envoutement du capitalisme qui nous sidère. La collection veut proposer et visibiliser, dans une forme de continuité avec le livre de Stengers et Pignarre, des pratiques de désenvoutement et des techniques de contre-sort.  

liberetoicyborg-COUV cambourakis sorcieresEt dans cette lutte contre le capitalisme et sa sorcellerie, quel rôle les textes peuvent-ils jouer ? 
Les textes sont comme vous l’avez souligné très différents les uns des autres et ne proposent pas forcément les mêmes types d’antidotes. Mais il y a souvent quelque chose de l’ordre de la transformation : dans Rencontres radicales par exemple, les autrices expérimentent un dispositif pour prendre en compte les rapports de pouvoir et d’oppressions qui traversent des collectifs en conflit (en Israël/Palestine, en Kanaky/Nouvelle-Calédonie) en s’appuyant sur le pouvoir émancipateur des pédagogies critiques. Dans Lutter ensemble, son livre en forme d’enquête et de rencontres dans des collectifs militants, Juliette Rousseau se pose la question des pratiques militantes et des difficultés à mettre en pratique une approche intersectionnelle. Dans Libère-toi cyborg !, ïan Larue explore la SF féministe dont les textes sont autant de pistes pour transformer notre monde, etc. Les textes que je publie explorent plus la question du comment faire que du pourquoi. 

batir-COUV cambourakis sorcieresL’un des textes que vous publiez, Bâtir aussi, est écrit collectivement, au sein des Ateliers de l’Antémonde , et ne porte pas de nom d’auteur ou d’autrice. La volonté de renouveler nos imaginaires nous invite-t-elle aussi à repenser nos manières d’écrire et de publier ? 
Oui sans aucun doute. Concernant l’écriture, les livres que nous publions sont en écriture inclusive. Il ne s’agit pas pour autant de promouvoir une grammaire alternative mais d’ouvrir un espace d’exploration et d’expérience sur la langue. Je n’aime pas beaucoup les normes, j’aime cette idée de réfléchir sur la langue de manière non figée. Pour la publication, la collection est là encore assez hybride. Nous sommes plutôt traditionnels dans le sens où nous publions du papier et assez peu de contenu accessible par Internet. J’ai été longtemps libraire et je suis attachée à ce travail de terrain qui a profondément évolué ces dernières années. En revanche j’essaye de travailler avec une éthique féministe. Je n’y arrive pas toujours parce que nous sommes tributaires d’une économie du livre qui ne laisse pas trop de champ de manœuvre, et que comme j’ai plusieurs boulots, il me manque évidemment du temps, mais c’est l’horizon d’attente en tout cas. 

 

La collection Sorcières aux Éditions Cambourakis  

Catalogue en ligne sur www.cambourakis.com

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