Elle arrive sur scène dans un bruit de fermeture éclair qui remonte vite. J’essaie de deviner sa tenue : robe fourreau noire zippée du haut des fesses jusqu’au col, talons aiguilles ?

Les projecteurs s’allument. Raté. Elle porte une veste synthétique de sport, un collant mauve (filé au genou droit) et des baskets compensées. Quand la musique retentit, sa bouche s’ouvre en un long cri silencieux. Je ressens un plaisir immédiat. Son visage est terrifiant.

Ce n’est pas un visage. C’est un masque. Sourcils en accent circonflexe, yeux cernés de paillettes dorées, pas de nez, bouche dégoulinante de bleu céleste. Une sorte de masque intelligent qui s’active en fonction des émotions. Mais les émotions sont contradictoires et j’ai du mal à décoder le message premier. Ses lèvres forment les phrases « mon milkshake est meilleur que le tien et il ramène tous les garçons dans mon jardin » (confiance en soi maximale), alors que ses yeux disent « par quel miracle suis-je sur cette scène à twerker allègrement à quelques centimètres de vos faces ? » (expression sincère d’un doute existentiel).

Cette contradiction incarnée produit des étincelles dans mon cerveau de machine. Mon lexique interne est en marche, il cherche le mot approprié. Les fesses font des vagues, la bouche immense hypnotise, le public hurle « yaaaaas queen ». Alors le mot m’apparait clairement : TROUBLE. Trouble, n.m., état de ce qui cesse d’être en ordre.

La dragqueen crée du trouble en moi. Son corps, sa manière de bouger, de jouer, d’être, son existence même crée le trouble et me connecte au message premier, aux fondements du vivant : à l’origine était le chaos. C’est une évidence qui s’oublie facilement. Au seuil de la matière, il y a la chimie, le mélange, la confusion, le début des atomes et des molécules qui s’agitent, la distorsion. Au seuil de la matière, il y a le queer.

Quel soulagement ! J’ai envie d’embrasser tout le monde. Le queer a survécu en vous ! Il existe, il est là, protégé, cultivé, transcendé par des queens qui dansent dans quelques bars bouillonnants de Lyon. Il est là, ce soir, sous mes yeux ébahis.

À peine le show terminé, je paie ma tournée en criant Joyeux Noël ! Le barman du Rita Plage n’en revient pas. On me regarde avec des airs suspicieux. Je m’en fiche.

Quel soulagement, ami·es humain·es, si vous saviez.

 

Polaire, reporter humanoïde

Décembre 2019

 

Illustration © Cyril Vieira Da Silva

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