En ces temps de confinement, les musées ouvrent leurs collections : les tableaux deviennent numériques, les visites sont virtuelles. Chez Hétéroclite nous avons envie de donner de la visibilité à des artistes contemporain·es qui, grâce à leur art, élargissent l’horizon présenté habituellement dans les musées, les galeries. Nous nous penchons aujourd’hui sur le travail que la photographe Aneta Bartos a consacré à l’image de son père. 

Photos carrées, remplies d’une imprécision flottante; les séries Dad et Family Portrait de l’artiste Aneta Bartos, oscillent entre documentation sur le corps de son père ex-bodybuilder, et souvenirs d’enfance. Photographe basée aujourd’hui à New York, née en Pologne, Aneta Bartos capture la joie fugace de l’innocence enfantine, le lien avec son père qui l’a élevée entre ses huit et seize ans, et surtout l’éphémère du corps sculpté de ce dernier. C’est notamment lui, Zbigniew, qui, à l’âge de soixante-huit ans (en 2013), lui demande d’immortaliser ses muscles avant qu’ils ne se détériorent, ne s’affaissent, ne perdent la splendeur. Figé dans l’image, ce corps puissant devient le reflet d’enjeux plus profonds qui se jouent derrière la caméra. Derrière le corps, le déclin ; derrière ces peaux nues, la relation père-fille ; derrière les biceps, la question de la masculinité.

 

Dad  (2013-2015)

Posant le pied droit sur les rails du train, le bras appuyé sur sa cuisse et le torse savamment tourné afin de nous exhiber ce corps musclé, 

Aneta Bartos Dad 2

ou bien, presque nu au milieu des herbes jaunies, légèrement en avant pour nous présenter ses bras noueux ; 

Aneta Bartos Dad 3

Aneta Bartos saisit ce père qui sait si bien mettre sur pause son image. Il sait se présenter, se mettre en scène. Sous la rudesse de l’apparence, qui répond bien à l’image stéréotypée que l’on peut avoir de la virilité, de la masculinité, on entrevoit un père vieillissant capturé dans sa banalité. Derrière la caméra, cette masculinité toute en muscles et en physique, se retrouve mise à mal. Allongé dans l’herbe ou embrassant ses moutons, c’est la vulnérabilité qui est montré frontalement. L’indicible du temps qui passe, de l’enfance finie émane de ces photographies, tel un memento mori visuel. 

Aneta Bartos Dad 4

 

Family Portrait (2015 – 2018)

Dès 2015, la photographe pénètre dans ses photographies avec son père. Retournant plusieurs fois sur les lieux de son enfance, elle tente justement de rentrer plus loin dans ses souvenirs. De réminiscences évanescentes sans contours, ils deviennent images tangibles capturées par un vieil appareil Kodak Instamatic. Sauf que les corps du père et de la fille ont changé. Le simulacre des souvenirs de l’époque adolescente se teinte d’une réflexion sur la sexualisation du corps féminin. Il est difficile de ne pas projeter de l’érotisme entre ces corps si proches. 

Aneta Bartos Family Portrait 4

Sauf que c’est justement ce que dénonce l’artiste. Elle explique que si l’on y voit autre chose qu’une relation père-fille qui devient adolescente, c’est nous qui avons un problème. Elle dénonce que le corps déshabillé – ou presque – devienne seul point visible dans une photographie où se jouent beaucoup plus de nuances. Certaines photographies sont perçues comme explicites, car l’imaginaire commun est rempli d’images hétéronormées, où les filles sont sexualisées dès qu’elles mettent un pied dans l’adolescence. Ces corps en maillot de bain qui lèchent des glaces adossés à la maison en bois,

Aneta Bartos Family Portrait 5

ou debout face au lac, sont provoquants.

Aneta Bartos Family Portrait 6

Ils mettent à mal les conventions (hétéro)stéréotypées quant à l’érotisme obligatoirement présent entre deux corps du sexe opposé, presque nus. La photographe demande d’ailleurs :  « quel est le problème avec un père et une fille qui sont à l’aise avec leurs corps ?  Nous sommes deux entités séparables avec des sexualités différentes. Nos deux sexualités sont évidentes mais elles ne sont pas adressées à l’autre. »

Effectivement, le père d’Aneta Bartos semble se replier à l’intérieur de lui-même, posant d’une manière qui fait parfois sourire, incarnant une certaine idée stéréotypée et poussée à l’extrême de cette virilité remplie de muscles. Questionner cela n’est pas une première pour la photographe, qui érotise le corps masculin, main sur le sexe dans une atmosphère noire, dans sa série Boys. Mais dans Family Portrait, leur physique côte à côte est parfois incongru tant ces protagonistes semblent poser pour deux caméras, deux photographies différentes. Sous la provocation érotique que l’on peut projeter sur ces corps se cache surtout la tendresse paternelle, les moments évanouis de l’adolescente, et une conscience de son propre déclin.

 

Les photographies d’Aneta Bartos sont à retrouver sur son site ou sur son compte Instagram.

© photos Aneta Bartos

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