Après un parcours à l’international, du Japon aux États-Unis en passant par le Chili, Courtney Geraghty a succédé à Jean Lacornerie à la tête du Théâtre de la Croix-Rousse où elle propose cette saison une programmation résolument tournée vers les questions d’identités et de genres. Pour approfondir la question, Hétéroclite est allé à sa rencontre à l’occasion d’un Grand entretien.

Vous avez été nommée directrice du Théâtre de la Croix-Rousse le 21 septembre 2021 et êtes entrée en fonction en janvier 2021 dans les conditions sanitaires que l’on connait. Comment avez-vous mis à profit ce temps suspendu de la culture et qu’y a-t-il de vous dans la programmation de cette saison ?

Courtney Geraghty : Il y a beaucoup de moi dans cette programmation puisque c’est vraiment une saison que j’ai construite entièrement. Les quelques spectacles reportés sont vraiment des spectacles qui avaient du sens pour moi et que j’aurais pu programmer à part entière. C’est ce qui m’intéressait en postulant à la suite de Jean Lacronerie : même si mon projet amène le Théâtre de la Croix-Rousse dans une nouvelle direction, il y avait déjà des spectacles qui m’intéressaient chez mon prédécesseur. Donc, l’idée n’est pas de faire une rupture à 360.

Certes, on n’est plus sur la ligne théâtre musical qui était le fil conducteur au préalable, mais il y a quand même certains spectacles qui étaient déjà là et qui ont tout à fait leur place dans mon projet. On a cette saison 4 spectacles reportés. Et puis des continuités aussi avec certains artistes, par exemple, Johanny Bert, qui est notre artiste complice et qui avait déjà été programmé ici par le passé.

En revanche, je pense qu’on peut difficilement parler d’un temps suspendu pour la culture et en tout cas particulièrement par rapport à mon arrivée, au contraire. Une prise de fonction au mois de janvier pour sortir une programmation à l’été, c’est déjà extrêmement court, en dehors de tout contexte Covid. Là, par exemple, je travaille déjà sur la programmation de la saison 22-23. On travaille normalement plus d’un an sur la programmation. Là, travailler de janvier à mars-avril pour boucler une saison, c’est très court, trop court pour être sincère et du coup, jugulé au contexte Covid, ça n’a pas du tout été un temps suspendu.

On note une attention marquée pour les questions d’inclusivité et de diversité dans votre programmation, notamment sur les questions féministes, de genre et d’identité. Pensez-vous que votre parcours international a influencé ces choix ?

Oui, je pense. J’ai d’abord vécu au Japon et par rapport aux questions de sexualité, il y a déjà beaucoup de choses qui sont positionnées autrement qu’en France. Je ne vais pas dire qu’il y a pas de tabou, il y en a, mais ce ne sont pas les mêmes qu’en France.

Mais surtout, le plus marquant pour moi, ce sont les deux dernières expériences que j’ai eu à l’étranger. D’abord au Chili, vivre dans un ancien pays colonisé, c’est quelque chose qui m’a beaucoup ouvert les yeux sur les dynamiques Nord-Sud, entre les pays occidentalisés et les pays anciennement colonisés.

On a eu l’occasion d’inviter l’autrice Léonora Miano qui défend un discours post-colonial et on a vu ce que ça générait en termes de qualité et de force de rencontre avec le public au Chili que de pouvoir être dans une rencontre Sud-Sud en quelque sorte. Accompagner des discours qui questionnent ces dynamiques de domination, c’est vraiment quelque chose qui m’a beaucoup ouvert les yeux.

Même sur la question du corps au Chili, il y a beaucoup plus d’acceptation de la diversité du corps, beaucoup moins de grossophobie. On ressent moins le besoin de se conformer à une certaine image. Et ça fait un bien fou.

Aux États-Unis, j’ai pu approfondir encore ces réflexions parce que l’inclusivité est très présente, notamment à New York.

Vous l’avez évoqué, vous avez travaillé au Japon, au Chili, aux États-Unis et en France. Que pensez-vous du rapport du théâtre en France avec les questions féministes et LGBT+ au regard de ce que vous avez expérimenté à l’étranger ?

Je pense qu’en France, les questions féministes sont en train d’arriver petit à petit sur le devant de la scène. Je pense que sur les questions LGBT+ ça peut aller beaucoup plus loin. Par exemple, en France, les spectacles que j’ai pu voir avec des personnes trans sur scène traitaient toujours de la transidentité. Bien sûr, les personnes trans sont tout à fait invitées à parler des questions de transidentité sur les plateaux. Et nos plateaux sont aussi un endroit pour ça.

Mais aux États-Unis par exemple, une artiste que j’aime beaucoup emploie des interprètes trans dans des rôles et des spectacles qui n’ont rien à voir avec la question de la transidentité. Pour moi, c’est un pas de plus vers lequel on a besoin d’aller en France, c’est à dire de ne pas tomber dans l’assignation à parler nécessairement de son identité sexuelle. On est aussi un individu qui est légitime à s’exprimer sur tous les sujets.

Vous avez accueilli les Universités d’automne de HF AURA en octobre, diriez-vous que votre démarche, en tant que directrice de théâtre, est résolument féministe ?

Oui, ma démarche, à la fois personnelle et professionnelle, oui, je la qualifierais de féministe. 

Vous revendiquez le terme?

Oui, je suis à l’aise avec ce terme. C’est un beau terme et je trouve que c’est un terme dont on devrait tous pouvoir se revendiquer. J’aime particulièrement les hommes aussi qui se revendiquent féministes. C’est un terme que je revendique parce que je pense qu’il n’est pas du tout un terme qui provoque. C’est un terme qui souhaite que les femmes aient une place juste et égale dans la société, je ne vois pas ce qu’il y a de répréhensible à cela.

Depuis quelques jours, le mouvement #MeTooTheatre prend de l’ampleur en France. Les Célestins ont pris la décision d’annuler les représentations du spectacle de Michel Dydim, dont Libération a dévoilé qu’il était accusé par une vingtaine de comédiennes de harcèlement et de violences sexuelles. Qu’en pensez-vous ?

La libération de la parole des femmes est vraiment extraordinaire et essentielle. Je me sens très chanceuse de vivre dans cette ère post #MeToo. Tout ce qui se dit aujourd’hui, ce sont des choses dont, comme toutes les femmes, j’avais conscience, mais qui étaient intériorisées et dont on avait l’impression que ça ne servait à rien de parler.

J’ai des tas d’exemples, de choses qu’on a toutes rencontrées dans le cadre de nos parcours scolaires ou professionnels, qui sont des gestes ou des paroles choquantes et déplacées dont on n’avait pas l’impression que ça servait à quoi que ce soit de le dire. Et tout d’un coup, de réaliser la force de cette parole collective, de cette solidarité, de cette sororité qu’on se découvre, c’est pour moi, le marqueur du féminisme aujourd’hui, cette découverte de la force collective des femmes.

Le #MeTooTheatre est un épiphénomène de plus, on va en connaître d’autres. Je pense que tous les secteurs, quels qu’ils soient, auront leur #MeToo. Malheureusement, on n’en a pas fini avec les questions patriarcales.

Sur le choix des Célestins, je n’ai pas nécessairement à le commenter. Je comprends tout à fait la complexité de la situation dans laquelle le théâtre des Célestins s’est retrouvé et le fait qu’il ne soit pas évident de maintenir les représentations dans ce contexte. Je m’interroge néanmoins, à titre personnel, sur le moment où il faut laisser faire la justice dans notre société. Il me semble avant tout qu’il est important d’accompagner par la parole lorsqu’il y a des mises en accusation de ce type. De donner place aux associations militantes et spécialisées sur les questions des violences sexuelles, de leur ouvrir nos portes pour qu’elles puissent venir s’exprimer, travailler, éduquer.

N’est-ce pas symptomatique de la difficulté de parler face à ces violences sexuelles et de harcèlement dans une société patriarcale que même le théâtre, dont le travail est de porter la parole collective, mette tant de temps à réussir à porter cette parole spécifique ?

En fait, je crois que dans le théâtre, ce qui a fait défaut, c’est qu’on ait laissé autant les hommes s’accaparer les postes de pouvoir. Et ça fait longtemps qu’on en a conscience. Le rapport Reine Prat date de 2005 et depuis, on met quand même beaucoup de temps à remonter la pente et à rééquilibrer la situation.

La vaste majorité des directeurs de lieux, des directeurs d’écoles, de conservatoires et des metteurs en scène qui étaient programmés, qui bénéficiaient des moyens de production, qui étaient soutenus financièrement, ont été très longtemps des hommes dans des disproportions ahurissantes. De là a découlé, pour les femmes, un contexte d’omerta. Effectivement, c’est un secteur où la parole se déroule sur les plateaux, mais cette parole a été confisquée par les hommes.

Vous faites partie d’une minorité de femmes directrices d’établissements culturels. Est-ce qu’il existe un dialogue entre vous ? Est-ce qu’il y a un travail collectif qui est fait ?

On essaye de le mettre en place de manière informelle. Je suis proche d’un certain nombre d’homologues directrices avec lesquelles on partage certaines valeurs et avec lesquelles on souhaite trouver des moyens de se réunir et de travailler. On échange des informations et on a envie de structurer une sorte de réseau d’accointances.

Vous vous êtes associée au metteur en scène auvergnat Johanny Bert, dont le spectacle HEN sera présenté aux Célestins en décembre. Quels contours va prendre cette collaboration ?

Avec Johanny Bert, on se connaît depuis un certain nombre d’années et on a eu l’occasion de travailler ensemble quand j’étais à New York. Ça a été une expérience formidable et du coup, c’est vraiment quelqu’un avec qui je souhaitais approfondir les choses. Dans le cadre de cette collaboration, de cette complicité, il aura deux spectacles cette saison, dont une création au mois de janvier, Le Processus, qui traite de la question de l’avortement vécu par une adolescente. Et puis Épopée en juin, un spectacle jeune public. Et cette collaboration va s’étendre sur quatre années. 

On relève beaucoup de spectacles à venir qui font écho à la ligne éditoriale d’Hétéroclite, par exemple Julia, Les femmes de Barbe bleue, Le Processus, La Brèche ou encore Viril pour n’en citer que quelques uns. Pouvez-vous nous les présenter brièvement ? 

Julia, pour moi, c’est un spectacle vraiment marquant qui a presque 15 ans de Christiane Jatahy, immense metteuse en scène brésilienne qui vient pour la toute première fois à Lyon. Cette pièce adaptée de Mademoiselle Julie de Strindberg aborde les questions de domination homme-femme dans un rapport inversé, auxquelles vient s’ajouter la question de la domination de classe, et qui est d’une grande acuité dans le contexte brésilien d’aujourd’hui. 

Les Femmes de Barbe-bleue, c’est un petit bijou d’une jeune metteuse en scène, Lisa Guez, qui parle de féminicides à travers les femmes assassinées de Barbe-bleue et de la force du groupe pour exorciser la violence.

Dans Radio Live (France Liban), quatre personnes entre vingt et trente ans interviennent et notamment le créateur d’un personnage de drag-queen qui a grandi dans une famille chiite conservatrice et qui a souffert de devoir cacher son homosexualité durant l’enfance.

La Brèche, je ne veux pas dévoiler le noeud du drame mais c’est super parce que Naomi Wallace est une autrice géniale qui cerne les problématiques actuelles des États-Unis, notamment la fin de l’ascenseur social, du rêve américain. Un colloque sur les violences sexuelles sera proposé en marge des représentations.

Féminines de Pauline Bureau relate l’évolution de la place des femmes, notamment dans le sport. Ça parle d’émancipation, en partant d’archétypes, c’est passionnant.

Toute la programmation du Théâtre de la Croix-Rousse est à retrouver ici.

 

Bons plans

Le Théâtre de la Croix-Rousse propose une offre tarifaire réservée aux lecteur·rices d’Hétéroclite : 14€ la place en tarif plein et 8€ en tarif réduit (pour les étudiants, -30 ans, demandeur·euses d’emploi) sous réserve de choisir 2 spectacles parmi la liste suivante :

Julia de Christiane Jatahy (Brésil) du 9 au 13 novembre 2021. 

Les Femmes de Barbe-Bleue de Lisa Guez du 30 novembre au 4 décembre 2021.

Le Processus de Johanny Bert du 13 au 15 janvier 2022.

Radio Live (France Liban) du 8 au 10 février 2022.

La Brèche de Naomi Wallace du 1er au 3 mars Féminines de Pauline Bureau du 6 au 10 avril 2022.

Avec le code promo  « théâtroclite » au guichet du théâtre, place Joannès Ambre-Lyon 4 ou au 04.72.07.49.49.

(Pour rappel, le tarif pour les personnes bénéficiant du RSA/AAH est de 5€)

 

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