Dodo

Trente ans de presse gay

À l’occasion des nouvelles formules des magazines gays Têtu et Pref, regard dans le rétroviseur sur l’histoire (courte) de la presse gay.

L’histoire de la presse gay est inextricablement liée à celle des mouvements militants homosexuels. Les années 1970 voient se former le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR) puis les GLH (Groupes de Libération Homosexuelles) avant l’organisation de la première manifestation des homosexuels en 1977. Des brochures militantes se multiplient comme L’Antinorm (dont le sous-titre enjoint «Prolétaires de tous les pays, caressez-vous !»). Tout au long des années 70, la censure fait rage contre les publications homosexuelles. C’est dans ce contexte que paraît, il y a tout juste trente ans, en avril 1979, le premier numéro un mensuel d’information homosexuel qui marquera l’histoire : Gai Pied. Historique tout d’abord par le réseau d’intellectuels et d’artistes qu’il mobilise : Michel Foucault trouve le titre du journal et signe un article sur les homosexuels et le suicide ; il interviendra à de nombreuses reprises par la suite. Dès sa première année d’existence, Gai Pied compte parmi ses contributeurs ou invités Jean-Paul Aron, Jean-Paul Sartre, Yves Navarre, Tony Duvert ou encore Copi. Un «paratonnerre» contre la censure, selon l’expression de Jean Le Bitoux, l’un des fondateurs de Gai Pied. Le journal connaît son apogée en 1982, année de la dépénalisation de l’homosexualité, avec plus de 30 000 exemplaires vendus. C’est à cette époque que le mensuel devient hebdomadaire et que surgissent des divergences de vues sur les questions de l’engagement politique du journal et sur la place qu’il convient d’accorder à la publicité. L’équipe se scinde en 1983.

De Gai Pied à Têtu

Les années 1980 voient plusieurs projets de presse alternatifs se monter, dont la plupart sont vite enterrés. Jacky Fougeray, l’un des fondateurs de Gai Pied, crée Samouraï en 1982 puis Illico en 1989. Il s’agit d’un gratuit d’information diffusé très largement dans les établissements gays parisiens. Didier Roth-Bettoni (qui écrit désormais dans Hétéroclite) a travaillé dix-huit ans pour Illico, dont il a été rédacteur en chef à partir de 2000. Selon lui, une bipolarité a toujours existé entre une information politique et militante d’une part et des contenus plus «magazine» traitant les champs de la mode, de la culture, des people d’autre part. C’était déjà le cas dans Gai Pied, ce le fut dans Illico, ça l’est aujourd’hui dans Têtu et Pref. C’est une nécessité pour répondre aux attentes de lecteurs hétéroclites mais aussi pour des raisons financières. Le groupe Illico (comme d’autres) a longtemps misé sur la diversité et la complémentarité de ses activités : un journal gratuit de proximité (Illico), des services de rencontre par minitel, des titres de charme, un mensuel exigeant de débats et de réflexion (Ex-Aequo). Certaines très rentables finançant les autres. En 1995 paraît le premier numéro de Têtu. Résolument magazine avec une large part accordée à la culture, une autre aux beaux garçons, il n’en est pas moins engagé comme en atteste l’implication de Didier Lestrade (fondateur d’Act Up-Paris) dans la création du titre. Têtu va rapidement s’imposer comme une référence ; environ 50 000 exemplaires du magazine sont écoulés chaque mois. Mais les années 2000 sont celles du délitement de la communauté gay. Depuis 1997, les trithérapies rendent la lutte contre le VIH moins fédératrice, la loi sur le Pacs votée en 1999 a consacré la visibilité des homosexuels : les titres gratuits et payants souffrent, le milieu commerçant se désengage peu à peu de son soutien à la presse gay. Illico disparaît en 2007. Aujourd’hui Têtu est en situation de monopole ; le magazine Pref existe (résiste) depuis cinq ans sur un créneau moins grand public, sans doute plus intellectuel et branché. Ces deux titres changent aujourd’hui de formule, confrontés à cette question qui taraude tous les acteurs du milieu homosexuel : mais qui es-tu le gay des années 2000 ?

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