Dodo

Les dépités de la cité

Deux livres sortis cet automne dénoncent le sort réservé aux homos des cités. Entre l’exclusion qu’ils subissent et le désir qu’ils éveillent, les gays des banlieues sont doublement discriminés.

Deux ouvrages ont paru coup sur coup en ce début d’automne autour du thème de la condition homosexuelle dans les banlieues. Le premier (Homo-ghetto. Gays et lesbiennes dans les cités : les clandestins de la République) est l’oeuvre du journaliste Franck Chaumont. Le second (Un homo dans la cité) a été écrit par Brahim Naït-Balk, qui entraîne en région parisienne le Paris Football Gay, une équipe de football réunissant des homos et des hétéros autour du combat contre l’homophobie. Celle-là même qui s’est retrouvée le mois dernier au coeur de l’actualité après qu’un club adverse a refusé de jouer un match contre elle, estimant qu’elle se faisait «le porte-drapeau d’une idéologie» (voir aussi en page 3). Ces deux auteurs aboutissent au même constat : la vie des homos dans les cités est tout simplement un enfer. Certes, ils ne sont pas les seuls à être en butte à des difficultés, puisqu’ils sont frappés tout comme tout banlieusard par les mêmes fléaux : le chômage, les logements insalubres, la violence, le racisme, parfois tout simplement la misère matérielle, sociale, affective. À la différence près qu’eux sont victimes de ce que Franck Chaumont appelle «la double exclusion» : à la fois exclus du monde extérieur qui fait tout pour cantonner ces nouvelles «classes dangereuses» de l’autre côté du périphérique et exclus au sein même de la cité par «leurs frères», ceux qui partagent avec eux le même quotidien difficile, et parfois la même origine ou la même religion.

Recherche d’exotisme

Mais si les homos des banlieues sont souvent victimes de brimades, voire de persécutions de la part de leurs voisins, ils sont aussi fréquemment l’objet du désir de ceux qui n’habitent pas la cité. Pour preuve, le succès rencontré par la série de films pornos gays Wesh cousins, qui mettent en scène des jeunes de banlieue, souvent noirs ou arabes, et qui ont déjà dépassé Freddy Krueger en termes de suites (dix au total) grâce à des titres fleuris : Cailleras en force, Bling-bling dans ton boule… Les raisons d’une telle réussite ? Sans doute faut-il y voir, de la part des homos “de l’extérieur“, ceux qui souvent ne connaissent la banlieue qu’à travers les media, une certaine recherche d’“exotisme“. Exotisme ethnique, bien sûr : dans ces films, les rôles principaux sont toujours tenus par des membres des fameuses “minorités visibles”, dont la couleur de peau semble à elle seule justifier l’attrait (avec tous les stéréotypes plus ou moins douteux qui y sont associés : Arabes machos, Noirs au sexe démesuré…). Mais aussi exotisme social, ou socioculturel : lorsqu’on Kiffe la racaille (titre de la première suite de Wesh Cousin), c’est clairement pour son côté voyou et prolétarien, et sa virilité sensément plus grande que celle d’une bourgeoisie perçue comme dégénérée. En ce sens, la vogue actuelle du “porno des banlieues“ s’inscrit dans un imaginaire homosexuel déjà ancien, illustré notamment par Jean Genet, dont l’oeuvre toute entière célèbre et érotise les dominés de toute sorte, mais aussi les petites frappes, les assassins ou les terroristes. Cette filiation prestigieuse contient aussi sa part de risque : celui d’enfermer les homos des cités dans le piège d’une représentation binaire. Traîtres pour les uns, voyous à la gueule d’ange pour les autres, le chemin vers l’affirmation d’une identité propre sera sans doute encore long.

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