Dodo

Rencontre avec Mehdi Ben Attia, réalisateur du film tunisien Le Fil

Mehdi Ben Attia est un jeune réalisateur tunisien dont le premier film, Le Fil, sortira en salles le 12 mai prochain. Malik, le héros du film, est un jeune architecte tunisien exerçant son métier en France. Quelques mois après la mort de son père, il rentre au pays rendre visite à sa mère (incarnée à l’écran par Claudia Cardinale), une grande bourgeoise qui vit dans une superbe villa sur les hauteurs de Tunis. Là-bas, il ne tarde pas à nouer une liaison avec Bilal, son jeune jardinier…

À l’invitation des associations Coup de Soleil en Rhône-Alpes, Le Maghreb des Films et Écrans Mixtes, dont la vocation est de «proposer au public lyonnais des films traitant de la question de la diversité identitaire et sexuelle, œuvres généralement peu diffusées dans les salles de l’agglomération», Mehdi Ben Attia était à Lyon mardi 13 avril pour présenter son film en avant-première au cinéma Les Alizés de Bron. L’occasion pour nous de lui poser quelques questions…

Le Fil est votre premier film : pouvez-vous nous en dire plus sur la genèse du projet, sur ce qui vous a donné envie de tourner un tel scénario ?
Le Fil est né à la fois d’envies et d’images. La première raison pour laquelle je voulais filmer cette histoire, c’est que j’ai souvent l’impression, lorsque je vois des films tunisiens ou arabes, de ne pas connaître le monde dont il est question dans ces films et inversement, de ne jamais voir représentée la Tunisie que je connais. La deuxième, c’est que j’avais envie de filmer une histoire d’amour entre garçons en Tunisie en essayant d’être un peu plus personnel, sans sur-dramatiser les interdits sociaux (qui existent partout), et sans tirer systématiquement le film vers le mélo.
Mais à l’origine de ce film, il y a aussi des images, deux en particulier : celle d’une mère assise au pied du lit qui contemple son fils dormir dans les bras de son amant, et celle d’un type qui tourne sur lui-même, enroulé autour d’un fil. Je ne sais plus d’où m’est venue cette idée, mais je sais qu’avant d’être psychologique, c’était pour moi une idée visuelle et poétique. À partir de là, on construit une situation dramatique, on cherche à financer le film, cela prend des mois et des mois, mais au point de départ, il y a ces deux envies et ces deux images.
Quand j’ai débuté l’écriture du scénario, j’ai commencé par ça, par ces images. Je n’ai pas écrit d’abord l’histoire, la trame générale, et ensuite les scènes : j’ai fonctionné en sens inverse, un peu dans le désordre, en voyant au fur et à mesure comment les différentes scènes s’agençaient entre elles. Progressivement, elles ont constitué une histoire, les personnages ont pris forme, et c’est ainsi que le scénario est né. Mais j’ai conservé ces images que j’avais en tête.

Comment s’est fait le casting ? Bien sûr, la présence d’une star comme Claudia Cardinale apporte une caution au film, mais ce n’est évidemment pas la seule raison pour laquelle vous l’avez choisie pour tenir l’un des rôles principaux ?
Le film s’est financé sur la base du scénario, sans qu’on ait besoin de recourir à l’aura de Claudia. En revanche, c’est grâce à elle que le film a pu se tourner en Tunisie. Dès l’origine, j’ai écrit ce rôle de la mère pour elle, sans savoir si elle allait l’accepter mais en ayant Claudia Cardinale en tête. Je ne l’avais pas vu au cinéma depuis quelques années mais je la voyais parfois à la télévision, je lisais ses interviews et je la trouvais vraiment à la fois très maternelle et très tunisienne. Une fois l’écriture terminée, on a procédé normalement et envoyé le scénario à son agent, accompagné d’une longue lettre. Ensuite on s’est rencontrés, car même si elle aimait bien le scénario, elle avait besoin de me voir en tête-à-tête pour accepter, ce qu’elle a fait assez tôt : j’ai pu me prévaloir de son accord près d’un an avant le tournage, ce qui est plutôt assez inhabituel. Elle a été une partenaire très agréable, très facile à vivre, extrêmement professionnelle : s’il fallait être là à six heures du matin pour commencer le tournage à huit heures, elle était là à six heures sans râler, et s’il fallait tourner jusqu’à quatre heures du matin, c’était pareil. Elle a vraiment été une sorte de publicité vivante pour le professionnalisme dans le milieu du cinéma ! Elle a mis sa garde-robe à la disposition du film, elle a accepté des conditions financières certainement inférieures à celles qu’on lui propose d’habitude, et je n’ai vraiment que des éloges à lui adresser.
Ensuite, le casting s’est effectué à la fois en France et en Tunisie. Trouver un acteur pour incarner Malik, le rôle principal, a été très, très difficile, parce que le scénario faisait peur aux comédiens et parce que les gens ont peur des étiquettes : le personnage se retrouve plusieurs fois au cours du film dans des situations inconfortables, et certains acteurs ne se voient pas embrasser un autre garçon. Au final, Antonin (Stahly-Vishwanadan, l’acteur qui joue le rôle de Malik, NdlR) n’est pas maghrébin, il a dû apprendre phonétiquement son rôle en arabe. Quant à Salim Kechiouche, comme pour Claudia Cardinale, le rôle a été écrit pour lui car je voulais vraiment travailler avec lui et il accepté très vite. En Tunisie, il y a toujours ce mélange de comédiens professionnels et non-professionnels, et j’avais l’impression que réunir des gens d’horizons très différents apportait au film une sorte de fantaisie, et peut-être aussi une plus grande véracité.

Avez-vous rencontré des difficultés de la part des autorités tunisiennes lors du tournage du film, en raison des thèmes abordés ? Le film parle en effet non seulement d’une histoire d’amour entre deux hommes, mais évoque aussi brièvement l’autoritarisme du régime…
Nous n’avons pas été inquiétés pendant le tournage, mais avant. Le ministre de la Culture de l’époque considérait qu’il était vraiment contraire à son mandat et à son devoir de ministre d’autoriser le tournage du film, et cela non pas parce que Le Fil parle de l’homosexualité, mais parce qu’il en véhicule une vision heureuse. C’est cela qui a heurté les convictions de ce musulman conservateur et bourgeois, et c’est pour cela qu’il refusait de signer l’autorisation de tournage, sans laquelle, en Tunisie, un cinéaste est peu de choses. Finalement, la situation s’est débloquée parce qu’on a remué ciel et terre et parce qu’in fine, interdire le film revenait à interdire à Claudia Cardinale, qui est né dans ce pays, d’y tourner à nouveau : ça la foutait un peu mal ! Donc je dois dire que c’est grâce à elle que le film a pu se faire.
Quant à la scène que vous évoquez et où Malik évoque la situation politique de son pays, les autorités tunisiennes ne l’ont tout simplement pas vue, parce que nous leur avons donné un scénario expurgé des passages les plus sensibles : cette scène, les scènes d’amour… Malheureusement, j’ai l’impression que le film va avoir du mal à être montré à Tunis à cause de ces petites insolences qu’on trouve à droite, à gauche dans le film, et qui, franchement, ont peu d’importance : mon film n’est pas un brulot politique, et ce que disent les personnages ne sont vraiment que des propos banals et qu’on peut entendre fréquemment en Tunisie.

Mais précisément, en dehors de cette unique scène, les personnages du Fil semblent ne pas se préoccuper beaucoup de la situation politique de leur pays. Est-ce dû à la censure, ou pensez-vous que la société tunisienne est résignée à cette restriction des libertés publiques ?
En effet, la société tunisienne est comme résignée et sa conscience politique est assez faible. Pour le reste, je ne voulais pas non plus me saisir de l’étendard de la liberté et l’agiter sur mon balcon. J’étais là pour raconter une histoire, présenter des personnages et montrer des tranches de vie. Au départ, je voulais que le couple de filles soit deux militantes associatives assez combattives, mais ça ne rentrait pas dans le film, cela apparaissait comme hors-sujet. Donc il faut accepter que le film ne dise pas tout ce qu’on a envie d’entendre ni tout ce que j’ai envie de dire.

Parmi les personnages secondaires du film, celui de Waffa, la jeune femme de ménage voilée, est l’un des plus intéressant : elle semble très pieuse, elle est choquée par la relation entre Malik et Bilal et peut symboliser la tentation rigoriste de la société tunisienne, mais d’un autre côté elle est aussi capable de se montrer plus ouverte qu’elle n’en a l’air : on la voit ainsi, à la fin du film, flirter gentiment avec un garçon qui la charrie sur sa pudibonderie… Comment vous est venue l’idée de ce personnage finalement plus complexe qu’il n’y paraît ?
En Tunisie, il y a aujourd’hui beaucoup, beaucoup de filles qui mettent le voile : bien souvent par convictions, parfois aussi par conformisme social. Pour autant, elles ne sont pas exclues et ne s’excluent pas elles-mêmes de la société : une jeune fille qui porte le voile peut tout à fait être copine avec une autre qui se balade en mini-jupe, et même sortir avec des garçons, même si bien sûr elle restera vierge jusqu’au mariage. Elles sont donc dans la vie, malgré la régression islamiste qui surplombe tout ça. En exagérant un peu, on pourrait dire qu’en mettant le voile, Waffa exerce sa liberté comme elle l’entend. Je ne voulais pas représenter une sorte de guerre entre des personnes qui ont des valeurs différentes, car tout cela est beaucoup plus dialectique et parce que dans la vie, les filles voilées et les filles maquillées marchent côte-à-côte.

Sans révéler la fin du film, on peut dire que celui-ci se termine plutôt bien, et qu’il semble que ses protagonistes pourront s’épanouir dans leur vie future et dans leur couple sans avoir à se mentir à eux-mêmes. Une telle fin serait-elle véritablement possible dans la société tunisienne actuelle ?
Ma réponse va être nuancée : oui, c’est possible, mais non, ce n’est pas représentatif. Des cas de bonheur privé, des homosexuels heureux, qui vivent absolument comme ils veulent et qui s’éclatent, il y en a. Mais évidemment, ce n’est pas du tout le cas de tous. L’interdit politique, religieux et social subsiste. Mais il me semble que le happy-end est plus subversif que la dénonciation. En tournant un drame, un film dont les personnages se seraient retrouvés confrontés à l’homophobie (qui est très réelle), j’aurais eu le sentiment d’entériner celle-ci, de lui donner voix au chapitre, et d’accabler mes personnages en leur disant en quelque sorte : «vous voyez, vous n’y arriverez jamais». En choisissant le chemin du bonheur, évidemment on va me reprocher d’être idéaliste et infidèle à la réalité, mais dans le pire des cas, qu’est-ce que je risque ? Qu’on croie que c’est véritablement ainsi que les choses se passent dans la société tunisienne actuelle ? Et bien ce ne serait pas mal… Donc ce happy-end a fait l’objet dans ma tête d’une très longue délibération, et j’ai finalement décidé de donner cette chance à mes personnages, tout en sachant bien que c’est faux, sociologiquement parlant. Mais c’est un acte politique. Les exceptions existent, et même si Le Fil est une fiction, j’y ai intégré pas mal d’éléments réels : je connais ainsi un gay et une lesbienne qui ont décidé d’avoir un enfant ensemble pour faire taire les ragots autour d’eux. Aujourd’hui, il est en couple avec un mec, elle avec une fille, et ils sont les meilleurs amis du monde ! De ce point de vue-là, je n’invente rien – j’exagère un peu seulement !

Peut-être aussi la fin sera-t-elle perçue différemment par les publics européen et tunisien ?
Malheureusement, le public tunisien ne pourra pas voir le film, ce que je regrette tous les jours. Quant au public européen, j’ai parfois l’impression que les spectateurs me disent : «parlez-nous de ce qui ne va pas, de la menace islamiste, des enfants qui courent pieds nus dans la rue…», comme si le cinéma dit «du Sud» était obligé de se cantonner à la sinistrose. Il ne s’agit évidemment pas de nier les problèmes, mais c’est quand même une drôle d’attente. Lorsqu’on est un cinéaste tunisien, les gens vous demandent tout le temps : «parlez-nous de la Tunisie en général, des problèmes des Tunisiens…». Mais ici, en France, personne ne demande à Claude Chabrol de parler des problèmes des Français ! Peut-être est-ce parce que la production cinématographique tunisienne n’est pas très importante ? Du coup, les rares films qui sortent devraient embrasser le plus largement possible tous les problèmes de la société tunisienne ? En tout cas, je regrette un peu ce besoin de pessimisme.

Justement, qu’en est-il du cinéma tunisien aujourd’hui ?
Peu de films se font, car en Tunisie il n’y a pas beaucoup d’argent pour le cinéma, ni pour la culture en général d’ailleurs. Il n’y a malheureusement pas beaucoup non plus d’aspirants réalisateurs. On est souvent obligé de constituer des dossiers de financement assez compliqués : il faut chercher à la fois de l’argent en Europe (France, Belgique, Suisse…) et en Tunisie, cela prend une énergie folle, il faut trois ans pour financer un projet… Cela explique pourquoi, pour le moment, peu de nouveaux films sortent. Il y a heureusement quelques exceptions, comme cette cinéaste pour laquelle j’ai un immense respect, Raja Amari, dont le film Les Secrets sortira une semaine après le mien.

Pourquoi avoir situé l’histoire dans un milieu bourgeois, occidentalisé et très aisé ? N’est-ce pas courir le risque de laisser penser que l’acceptation de l’homosexualité ne peut se faire que dans un cadre socialement privilégié ?
Je suis conscient du risque, et c’est pourquoi j’ai fait attention à ce que, parmi les deux protagonistes de cette histoire d’amour, l’un soit un bourgeois et l’autre non. La première raison, c’est que je voulais parler de ce que je connais le mieux, faire un film en quelque sorte à la première personne. Ensuite, je voulais un film en français, parce que c’était la langue qui me venait à l’esprit quand j’écrivais les dialogues et que je les récitais dans ma tête. Il fallait donc qu’un des personnages soit issu de la bourgeoisie francophone. Enfin, comme je le disais précédemment, on ne voit jamais la bourgeoisie dans le cinéma dit «du Sud», et je voulais pouvoir la montrer. Évidemment, le risque c’est que les spectateurs s’imaginent que l’homosexualité est un sport de riches, mais je crois que les gens sont intelligents et savent qu’elle est universelle et traverse toutes les sociétés et tous les milieux !

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