Dodo

Cabotinage intello

Quelques grelots sur un fil, trois tabourets de plage et deux couvertures de survie : il n’en faut pas davantage pour dire l’amour. Ou plus précisément pour sonder le discours amoureux, ses structures profondes et ses manifestations récurrentes, comme Roland Barthes a tenté de le faire dans ses Fragments d’un discours amoureux.

10 bis Fragments, im2 (copyright Julien Piffaut)

Arnaud Churin fait le pari de mettre en scène ce texte dense et périlleux ; il le remporte grâce à un montage audible et rythmé, joué et illustré (ou plutôt physiquement commenté) par lui-même, l’acteur Scali Delpeyrat et la danseuse Luciana Botelho. Ils s’adonnent tous trois à une espèce de cabotinage intellectuel, faisant ricocher jusqu’à nous les mots si justes et bien choisis de Roland Barthes. Si l’introduction sur le thème de la “figure“ réclame de la concentration, la clarté et la légèreté de l’ensemble surprend. Les comédiens n’hésitent pas à souligner certains mots, à sur-jouer certaines phrases, à en ignorer beaucoup d’autres et nous permettent ainsi d’entendre parfaitement les développements de Barthes sur le ravissement, les postures de l’amoureux, l’attente de l’autre, etc. Si le trio fonctionne à merveille, on s’interroge cependant sur la captation de la parole par les deux acteurs et la présence silencieuse de la danseuse. Le discours amoureux traverserait-il le corps des femmes après avoir été formulé par les hommes ? Quoi qu’il en soit, sur le plateau ou dans le public, ce sont plusieurs siècles de représentations et de chansons sur l’amour qui circulent, d’Homère à Elvis Presley en passant par Freud et Werther. Les grands récits alternent avec les scènes de cafés ; c’est l’intérêt et la limite de ces fragments. Le souffle que prend la pièce avec quelques magnifiques séquences – où il est question de la blessure comme fondement de l’amour, des grossières lunettes noires que l’on porte pour cacher ses larmes – s’épuise parfois sous les assauts trop théâtraux des comédiens sur le texte. Et si cette précarité était celle-là même qui menace parfois l’état amoureux ? Cette zone d’incertitude entre la vérité du désir et ses manifestations ? La voie dans laquelle s’engage Arnaud Churin est étroite, mais nous le suivons confiants.

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