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Mishima, la plume et l’épée

101226_6Grosplancultureim2auchoixcopyrightHosoeEikohIl y a quarante ans, l’écrivain japonais Yukio Mishima (1925-1970) se donnait la mort à la suite d’un coup d’État manqué. Retour sur la vie et l’œuvre de cette figure ambigüe de la culture homosexuelle du XXe siècle.

Le 25 novembre dernier à Tokyo, quelques centaines de fidèles assistaient à un office ordonné par un prêtre shinto à la mémoire de Yukio Mishima, dont on commémorait ce jour-là le quarantième anniversaire de la mort. Un tel culte rendu à un écrivain n’est pas banal, mais il faut dire que Mishima est l’un des auteurs qui a le plus profondément marqué la littérature nippone de l’après-guerre. Pourtant, cet hommage et l’anniversaire de sa mort ont été pratiquement passés sous silence par une grande partie des media de l’archipel. Comme si, en 2010, son héritage sulfureux continuait d’embarrasser le Pays du Soleil Levant, aussi bien pour son homosexualité honteuse et cachée que pour ses idées politiques. Car s’il est avéré aujourd’hui que Mishima a fréquenté les bars gays de son pays, sa famille s’oppose toujours à ce que ses penchants homosexuels soient publiquement débattus : en 1998, ses enfants ont ainsi poursuivi devant les tribunaux l’écrivain Jiro Fukushima pour «violation de la vie privée». Il avait en effet révélé avoir entretenu une relation homosexuelle avec l’auteur d’Une soif d’amour et publié des extraits de leur correspondance amoureuse. À moins que ce ne soient les convictions personnelles de Mishima qui mettent mal à l’aise la société japonaise d’aujourd’hui, plus encore que son attirance pour les hommes. Nostalgique du temps ancien des samouraïs dont il révérait le code d’honneur (le bushido), c’était en effet un nationaliste réactionnaire qui n’acceptait pas, par exemple, que l’Empereur Hirohito (1926-1989) ait renoncé à son statut divin après la défaite de 1945 : à ses yeux, seuls l’abdication et le suicide lui auraient permis d’éviter la honte et le déshonneur. À la fin des années soixante, alors que le Japon, à l’instar des grandes puissances occidentales, est en proie à des troubles estudiantins d’inspiration gauchiste, Mishima prend résolument le contrepied des jeunes révolutionnaires en prônant les vertus d’une tradition idéalisée et mythifiée. À ses yeux, l’armée représente la valeur suprême d’une société sous occupation américaine et menacée de dilution dans la culture occidentale, à tel point qu’il fonde en 1967 sa propre milice privée, la TatenokaiSociété du Bouclier»). Celle-ci comptera près d’une centaine de membres et lui servira d’appui pour lancer trois ans plus tard un coup d’État trop anachronique pour ne pas être voué à l’échec. Mishima n’était donc pas simplement un homme de lettres et d’esprit, mais aussi et tout autant un homme d’action. Toute sa vie et jusque dans sa mort, il a tenté de concilier l’art et la politique, l’écriture et l’engagement, la plume et l’épée. À travers une œuvre imposante et très variée (quarante romans, dix-huit pièces de théâtre, vingt recueils de nouvelles, autant d’essais, des poèmes ou même des films), il a exploré sans relâche sa passion pour le corps masculin et les contradictions entre ses penchants autoritaires et ses tendances homosexuelles en opposition avec les normes sociales de son époque.

Entre érotisme et souffrance

Dès son premier roman (en partie autobiographique), Confessions d’un masque (1948), Mishima fait état de son aversion pour la faiblesse et des difficultés à vivre selon ses désirs. L’obsession du corps est déjà centrale dans cet ouvrage à travers la figure de Saint Sébastien, attaché à un arbre, le flanc percé de flèches. Cette vision devient le point de rencontre chez l’auteur japonais entre érotisme et souffrance, faisant écho aux parcours de ses personnages et aux accents sadomasochistes de leurs histoires d’amour. On retrouve ces thèmes dans Amours interdites, incarnés par le jeune Yûichi, homosexuel vivant sous la coupe du vieil écrivain misogyne Shunsuké et contraint de se plier aux traditions sociales. Tous les thèmes de Mishima sont présents dans ce roman de 1953 : l’homosexualité, la manipulation machiavélique et la fascination pour le corps et la beauté. Cette histoire fait irrémédiablement penser à celle de L’École de la Chair (1964), roman dans lequel Taéko, femme d’affaires riche et accomplie, tombe sous le charme de Senkitchi, rencontré dans un bar gay en ville. Prenant le jeune homme sous sa protection, Taéko sera rapidement contrainte de renoncer à tous ses principes par fascination pour le corps de Senkitchi. Dans Après le banquet (1960), Mishima abandonne le thème de l’homosexualité mais met à nouveau en scène la perte des illusions à travers le personnage de Kazu, à nouveau une femme chef d’entreprise d’âge mûr et éprise de liberté. Kazu cède aux avances d’un homme politique avant de fuir le carcan du mariage, après l’échec de son époux aux élections préfectorales. Cependant, l’un des plus beaux textes de Mishima, la nouvelle Ken (1963), figure dans le recueil Pèlerinage aux trois montagnes. En s’attachant à la description des entrainements d’un groupe de jeunes adolescents élèves d’une école de kendo (un art martial qui demande force et précision que Mishima a lui-même pratiqué), l’écrivain japonais nous invite à la contemplation des corps. Nous devenons alors Shunsuké ou Taéko, fascinés par le physique de ces garçons dans la force de l’âge, se soumettant à une discipline stricte, dans une tension sexuelle palpable. L’écrivain nous met alors en position de nous interroger : jusqu’où pourrions-nous nous avilir pour céder à cette fascination ?

Mishima : Une vie en quatre chapitres de Paul Schrader, avec Ken Ogata, en replay sur Arte jusqu’au 16 mars 2021.

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