Dodo

À rebrousse-poil

Marie-France Auzépy, historienne spécialiste de l’Empire byzantin, a coordonné avec son collègue Joël Cornette l’ouvrage collectif «Histoire du poil»

Pourquoi le poil revêt-il une telle importance dans pratiquement toutes les cultures ?
Parce que c’est l’un des seuls éléments de notre corps avec lequel nous pouvons jouer sans nous blesser ou nous faire mal. Le poil fait partie du corps tout en en étant séparé, puisqu’on peut très facilement le couper ; de plus, on peut en faire ce qu’on en veut, le tailler, le tresser… Pas étonnant qu’il stimule l’imagination, voire l’irrationnel !

Est-il possible d’accorder au poil une signification universelle, qui ne varierait pas suivant les cultures et les époques ?
Non, en aucune façon ! Il n’est pas forcément toujours un symbole de virilité ; les poils pubiens, par exemple, peuvent aussi être des emblèmes de la féminité.

L’époque actuelle vous semble-t-elle plus défavorable au poil que les précédentes ?
C’est vrai que l’époque n’est ni très rigolote ni très baroque… L’air du temps est au politiquement correct, au minimalisme et à la suppression de tout ce qui dépasse. L’architecture est marquée par les angles droits et l’usage du verre et les corps se doivent d’être épilés ! D’un autre côté, aucune mode n’est jamais univoque et on voit se développer des mouvements de contestation de cette norme, notamment chez les gays à travers la sous-communauté des bears. La tendance vers le lisse est donc bien réelle, mais pas universelle.

Mais y a-t-il déjà eu des époques aussi farouchement opposées au poil ?
Oui, sous l’Empire romain par exemple, mais avec là aussi des résistances : Julien l’Apostat, (empereur romain qui vécut de 331 à 363, NdlR) insulte ainsi les habitants d’Antioche, à qui il reproche d’être intégralement épilés et donc amollis. À l’inverse, il se présente comme plus viril qu’eux et se flatte d’avoir des poils, non seulement au menton, mais aussi sur le torse. Idem dans la Grèce antique, où l’épilation intégrale était à la fois une mode et un signe d’efféminement. L’islam prône également l’intégration intégrale, qui est donc la norme pour une bonne partie de l’Humanité. Enfin, dans le XIXème siècle pudibond et jusqu’au XXème siècle, les représentations de nus féminins se devaient de montrer des corps épilés ; dans le cas contraire, ils étaient considérés comme obscènes et pornographiques et la femme ainsi dépeinte ne pouvaient être qu’une prostituée.

Faut-il en déduire qu’à l’inverse, être poilu, c’est être libre ?
Oui, d’une certaine façon, du moins quand l’épilation est la norme, mais, à l’inverse, celle-ci peut aussi être une forme de liberté quand la mode est aux corps velus.

Y a-t-il des civilisations qui prônent le poil ?
Tout dépend de quel poil on parle. L’islam, comme je le disais, recommande l’épilation totale du corps ; mais chez les hommes, la barbe est bienvenue et chez les femmes, les cheveux se doivent d’être longs. Ce sont pour elles des marques de féminité et de séduction, donc il n’est pas question de les porter courts.

Est-ce à dire qu’il existe une frontière entre les «bons poils», ceux de la tête et du visage, et les «mauvais poils», ceux du corps ?
Oui, c’est peut-être une explication possible, ne serait-ce que parce que, dans les civilisations où l’on porte des vêtements, les seuls poils visibles sont ceux de la tête et du visage : barbe, sourcils et cheveux. Mais on ne retrouve certainement pas cette opposition dans les cultures où l’on vit presque nus.

Comment expliquez-vous que, malgré tous ses inconvénients, l’épilation ait encore tant d’adeptes, notamment dans les sociétés occidentales ?
Cela correspond assez bien à l’air du temps, qui cherche à réprimer le désir ; il y a là une sorte d’anti-Mai 68 ! De plus, l’épilation intégrale permet de transformer le corps des femmes en corps de petites filles, donc de femmes soumises.

 

Un bouquin au poil

Coécrit par plus d’une douzaine d’universitaires venus d’horizons très variés (l’histoire, la psychanalyse, la linguistique, l’anthropologie…), Histoire du poil se présente comme un livre sérieux et documenté mais néanmoins accessible, qui s’appuie sur une riche iconographie. Sans prétention d’exhaustivité, il aborde le poil par différentes facettes et à différentes époques ou cultures : le poil dans la Bible, dans l’islam, chez les clercs du Moyen-Âge, à Byzance, en Mésopotamie, sous Louis XIV ou chez Sigmund Freud, dans les tranchées de la Grande Guerre, dans la Chine mandchoue ou dans la Turquie d’Atatürk… Ce va-et-vient permanent dans l’espace et dans le temps pourrait donner le tournis, mais il n’en est rien : comme le précise Marie-France Auzépy dans l’introduction, «ceci n’est pas un livre barbant». Bien au contraire, en cette période de fêtes de fin d’année, c’est une bonne idée de cadeau à commander au Père Noël, grand poilu devant l’Éternel s’il en est.

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