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Céline Sciamma : “gamine, j’étais un peu un garçon manqué”

céline sciammaJeudi 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, Céline Sciamma était à Lyon pour ouvrir la deuxième édition du festival Écrans Mixtes, Rebelle/Rebel, avec le film Victor Victoria de Blake Edwards. Rencontre avec la réalisatrice de Naissance des pieuvres (2007) et de Tomboy (2011).

Vos deux premiers films parlent de l’identité et l’affirmation de soi ; avez-vous des projets qui porteraient sur d’autres thèmes ou allez-vous continuer à creuser cette voie ?

Céline Sciamma : Mes films tourneront toujours de personnages féminins et de leurs questionnements. Mais je pense que je vais arrêter de tourner des films centrés sur l’enfance et l’adolescence. Pourquoi ne pas mettre en scène des personnages plus âgés ? Je suis aussi beaucoup intéressée par les films de genre, donc je ferais bien un film fantastique avec des questions d’identité dedans. Ce qui est presque un pléonasme : tous les grands films fantastiques (Avatar, par exemple) parlent d’identité. Donc je pense vraiment qu’il est possible de se renouveler tout en gardant ses chevaux de bataille. Par ailleurs, je crois aussi qu’il faut avant tout parler de ce qu’on connaît. Sans pour autant raconter sa petite histoire, mais en prenant au contraire la distance nécessaire à la fiction.

Le scénario de Naissance des pieuvres fait un peu penser à celui du film d’Anthony Cordier, Douches froides, sorti en 2005…

Céline Sciamma : Douches froides est sorti quand j’écrivais Naissance des pieuvres. C’est vrai qu’il parle lui aussi d’adolescence et de sport. Le sport est un thème que l’on retrouve dans mes deux films parce qu’il me permet d’aborder la question de l’intégration dans un groupe. Un groupe, c’est toujours un peu comme une équipe qui joue ensemble.

Comment vous est venu le scénario de Tomboy, cette histoire d’une petite fille qui se fait passer pour un petit garçon ?

Céline Sciamma : J’y pensais depuis un bon bout de temps, mais c’est dur de dire d’où viennent les idées. Gamine, j’étais moi-même un peu un garçon manqué ; parfois ça me plaisait, parfois moins. Dans tous mes films, j’essaie de parler du trouble lié à la construction de l’identité, notamment féminine, et de la question du genre. Ces obsessions-là, j’aime bien les incarner dans des histoires fortes pour les spectateurs. J’ai cherché un équilibre entre une obsession intime, un chantier politique et une vraie histoire, avec du divertissement. Quand j’ai réalisé ce deuxième film, je l’ai pensé comme une utopie : faire un film du jour au lendemain.

À qui s’adressent vos films ?

Céline Sciamma : Lorsque je tourne, j’essaie vraiment de ne pas cibler une tranche d’âge particulière et de viser le public le plus vaste possible. Que le public de mes films soit si divers, c’est peut-être la chose dont je suis la plus fière. Naissance des pieuvres, par exemple, est un film sur les ados, mais je l’ai pas du tout pensé ni marketé pour eux. Ce n’est pas un film-phénomène comme La Boum, mais c’est une sorte de film-culte que les adolescentes regardent entre copines. J’ai envie de faire des films qui restent et toucher les adolescents me le permet un peu. Quant à Tomboy, les enfants qui le voient sont touchés et touchants, car les films qui parlent d’eux sont rares. Ils sont vraiment émus par ce processus d’identification et sont emportés par le film.

Quels sont vos modèles en cinéma ?

Céline Sciamma : Mes modèles ne ressemblent pas du tout à ce que je fais. Mes icônes d’adolescente, c’étaient Marilyn Monroe, Catherine Deneuve, Gena Rowlands, Isabelle Adjani…

Ce sont des actrices que vous souhaiteriez diriger ?

Céline Sciamma : J’arrive assez bien à déconnecter mes passions de mon travail et mes goûts de spectatrice de ce que j’ai envie de faire ou de ce que je pense pouvoir faire. Ce sont les films qui doivent dicter leurs lois. Je ne veux pas instrumentaliser un film uniquement parce que j’aurais envie, moi, fantasmatiquement, de rentrer dans le panthéon d’un acteur. J’essaie de trouver qui je suis avant de pénétrer dans l’univers de quelqu’un d’autre. Par exemple, si j’avais choisi Karine Viard, que j’adore, pour incarner la mère dans Tomboy, on aurait tout de suite vu l’actrice et cela n’aurait pas été crédible.

L’équipe qui vous a permis de réaliser Tomboy est-elle la même que celle avec laquelle vous aviez déjà travaillé sur Naissance des pieuvres ?

Céline Sciamma : Oui, c’est une team, un attelage avec une productrice et une chef-opératrice, voilà le trio. C’est une équipe féminine et ce n’est sans doute pas un hasard. Peut-être est-ce parce que nous avons toutes les trois envie de raconter les mêmes histoires. Nous sommes trois jeunes femmes et nous cherchons à inventer nos propres manières de faire. Nous sommes dans un schéma économique modeste avec un vrai esprit de production et un cumul des postes.

Avez-vous d’autres projets artistiques en dehors des plateaux de tournage ?

Céline Sciamma : Non, parce que j’aime vraiment faire du cinéma. Mais j’adore la musique et la littérature, je travaille en étroite collaboration avec mon compositeur pour mes films et j’aime bien avoir la possibilité de mettre le nez dedans, sans que cela soit mon domaine.

Pensez-vous que si vos deux films parlent de l’enfance et de l’adolescence, c’est parce que ce sont les deux premiers films de votre carrière ?

Céline Sciamma : Oui, complètement. J’aimais bien l’idée que mon apprentissage de metteur en scène se fasse en parallèle avec celui des personnages. J’ai voulu travailler avec de jeunes acteurs parce que cela oblige à inventer sa propre méthode, à tracer son propre chemin, à ne pas entrer dans le folklore du cinéma. Mais c’est aussi pour cela que je dois maintenant passer à autre chose.

Faut-il voir une démarche militante dans le choix de vos thèmes ?

Céline Sciamma : Oui, absolument. Lorsqu’on fait un film, on cherche toujours sa nécessité. Or, il y a un déficit de représentations de ces problématiques liées au genre. Je suis donc à la fois féministe et opportuniste. Par ailleurs, ces histoires sont inédites, elles n’ont pas été rabâchées mille fois, donc il y a beaucoup de plaisir à les raconter. Et c’est évidement aussi un acte politique, les deux vont de paire.

Tomboy n’a reçu cette année ni récompense ni même nomination aux Césars. À quoi attribuez-vous cela ?

Céline Sciamma : C’était une année exceptionnelle pour le cinéma français et beaucoup de films d’auteur ont très bien marché. Je préfère faire partie d’une année-phare comme celle-ci que d’être distinguée lors d’une année misérable.

Les organisateurs du festival Écrans Mixtes vous ont donné carte blanche pour la soirée d’ouverture de cette deuxième édition, intitulée Rebelle/Rebel. Vous avez alors proposé de projeter le film de Blake Edwards, Victor Victoria (1982). Pourquoi celui-là ? Juste pour le plaisir de le voir sur grand écran ?

Céline Sciamma : Ce n’était pas aussi égoïste, je voulais surtout que les autres le voient aussi. Il m’est venu tout de suite à l’esprit car ce film propose un spectacle intelligent, subversif, avec beaucoup d’humour. On le voit enfant et on l’apprécie comme un spectacle dont on garde les mélodies en tête, puis on le revoit à quinze ans et on comprend que c’est plus perturbant que ça. Victor Victoria, c’est le parfait exemple d’un film avec lequel on peut grandir.

Critique de Tomboy

Céline Sciamma, jeune cinéaste révélée en 2007 par son premier film Naissance des Pieuvres, a transformé l’essai cette année avec un deuxième long-métrage, Tomboygarçon manqué» en anglais), justement salué par la critique. Laure, une fillette de dix ans aux cheveux courts, décide, à la suite d’une première méprise, de se faire passer pour un garçon aux yeux de ses nouveaux camarades de jeux. Filmée à hauteur d’enfant, cette histoire cruelle et drôle (notamment grâce au personnage de la petite soeur de Laure) séduit par sa grande justesse de ton, qui parvient à rendre crédibles les dialogues de ses jeunes protagonistes. L’ombre du grand Comencini passe même parfois, tant Laure apparaît elle aussi comme une incomprise…

Le 2 juin 2021, la Cinémathèque de Saint-Étienne projette deux films de Céline Sciamma : Tomboy (2011) à 14h30 et Portrait de la jeune fille en feu (2019) à 17h.

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