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François Chaignaud : «le voguing valorise le désir»


Le voguing est au cœur des spectacles (M)IMOSA et altered natives’ Say Yes to Another Excess – TWERK (présenté récemment à la Biennale de la Danse de Lyon). Entretien avec François Chaignaud, l’un des auteurs et interprètes de ces pièces.


 

voguing heteroclite Portrait-François-Chaignaud-credit-Alexander-Kargaltsev

 

Comment avez-vous découvert le voguing et comment est venue l’idée de (M)IMOSA ?
François Chaignaud : Comme beaucoup de monde, j’ai découvert le voguing par le documentaire Paris is burning, de Jennie Livingston. (M)IMOSA est le fruit d’une rencontre entre Cécilia Bengolea, Marlene Monteiro Freitas, Trajal Harrell et moi-même. Trajal est un chorégraphe new-yorkais afro-américain formé à la danse contemporaine, qui s’intéresse depuis une dizaine d’années au voguing. Trajal avait initié le projet d’une rencontre imaginaire entre le voguing et la danse postmoderne, deux courants nés dans les années 1960 ; deux cultures, deux traditions aux destinées très différentes, de Harlem aux clubs underground d’un côté, de Greenwich Village à l’institution de l’autre. (M)IMOSA s’inscrivait dans cette recherche.

En quoi cette culture du voguing vous a-t-elle personnellement interpellé ?
François Chaignaud : Ce travail a résonné de mille façons avec mes propres désirs et interrogations. Tout d’abord, les bals de voguing sont le théâtre d’une virtuosité incroyable, qui a fait écho avec le plaisir que j’éprouve moi-même depuis l’école à pratiquer des danses virtuoses, bien qu’inscrites dans un contexte très académique. Lorsque j’ai découvert pour la première fois les bals à New York, j’ai été véritablement sidéré par le niveau technique des vogueurs, dans ce contexte underground. Ayant une formation institutionnelle, de danse savante et «autorisée», j’étais par ailleurs depuis longtemps très mal à l’aise et frappé par les dispositifs qui trient des pratiques de corps en autorisant certaines dans le champ de l’art tout en en excluant ou en n’en reconnaissant pas d’autres. Ces questionnements sont nés avec Pâquerette, où Cecilia Bengolea et moi-même voulions sonder les mécanismes par lesquels certains gestes sont réputés artistiques, quand d’autres sont qualifiés de pornographiques ou de vulgaires. La fiction historique imaginée par Trajal d’une rencontre entre un danseur postmoderne et un danseur de Harlem m’a inspiré pour interroger la matrice politico-socio-culturelle qui rend certains gestes possibles dans certains endroits mais pas dans d’autres.

La mise en scène du genre et de la sexualité propre au voguing est centrale dans (M)IMOSA.
François Chaignaud : Bien sûr, la culture du voguing m’intéresse aussi sur un plan plus intime, personnel. Elle s’est développée dans les communautés transsexuelles, travesties, gay et lesbienne, de New York, où le contexte identitaire est très différent du nôtre, organisé de manière plus structurée. Les communautés liées aux ballrooms et au voguing assument une fonction positive de solidarité, de support, de soutien. Le voguing n’est pas une contre-culture dans le sens d’une culture qui dit non, qui est contre. Il s’agit au contraire d’un mouvement très positif, très affirmatif, qui valorise le rêve et le désir. J’avais parfois l’impression que le voguing était à la mode, à l’industrie du luxe, ce que l’opérette peut être à l’opéra. Ce qui m’a aussi inspiré et fasciné, c’est l’érotisme et la température qu’il y a dans les bals. Depuis la posture jusqu’aux vêtements, la puissance sexuelle des corps est très affirmée, travaillée, accessoirisée.

Vous avez poursuivi ce projet ethno-chorégraphique sur les danses de clubs dans votre dernière pièce présentée à la Biennale de la Danse de Lyon.
François Chaignaud : C’est en effet en explorant les clubs new-yorkais que notre dernier projet a germé. Pour (M)IMOSA, chacun d’entre nous avait travaillé seul et proposé des solos. Cette fois-ci, nous voulions partager des expériences et des écritures afin de construire, empiriquement, un langage commun, impur et ouvert, mais partageable. En pratiquant beaucoup de freestyle, nous voulions faire affleurer une synthèse inconsciente de ces différentes danses. Le voguing est vraiment un langage, avec une syntaxe, des figures obligatoires, une durée : autant de règles qui fixent le cadre dans lequel chaque danseur se singularise. Les autres danses que nous nous sommes appropriées, même lorsqu’elles semblent plus intuitives, personnelles, fonctionnent toujours selon des vocabulaires définis et stylisés. Ce que nous avons cherché dans les clubs, on peut aussi l’explorer dans d’autres pratiques du corps. Il s’agit toujours d’accéder aux puissances communicatives, magiques, érotiques… qu’on perd parfois en restant isolé dans le microcosme possiblement desséchant de la danse contemporaine.

 

François Chaignaud invité du Carré blanc au Lavoir
Après un premier Carré blanc, au mois de septembre, qui dessinait une palette d’échos et de visions autour du procès emblématique des Pussy Riot, Alexandre Roccoli et l’équipe du Lavoir public invitent François Chaignaud, récemment accueilli à la Biennale de la Danse de Lyon. Pour Le Lavoir public, il propose Air France, une performance inédite, distributive, alcoolisée, buccale et tremblante.

 

Photo : François Chaignaud © Alexander Kargaltsev

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