Homosexualité en Martinique, entre «makoumé» et «an ba fey»

Militant de la lutte contre le sida au sein de l’association AIDES, Stanislas Mommessin-Mollot a passé un an et demi en Martinique. L’occasion d’observer la façon dont la société antillaise aborde la question de l’homosexualité.

Ce samedi après-midi, sur la plage de la Petite Anse des Salines, j’organisais mon pot de départ avec une trentaine d’ami(e)s. Une manière de boucler la boucle, en somme, puisque c’est sur cette même plage que j’avais entamé ma nouvelle vie sociale en Martinique dix-huit mois auparavant. Pourquoi sur cette petite plage, un peu isolée, jolie mais pas plus belle qu’une autre ? Parce que c’est la seule plage gay de l’île ! Localement, la Petite Anse des Salines catalyse à elle seule toutes les projections sur ce continent méconnu qu’est l’homosexualité masculine aux Antilles. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’homosexualité est aussi mal connue des Antillais que l’homosexualité aux Antilles ne l’est de tous. Une petite explication de texte est donc nécessaire…

Un contexte insulaire et social particulier

En créole, «pédé» se dit «makoumé» (qui vient du français «ma commère»). C’est une insulte, mais une minorité d’hommes homosexuels se définissent en tant que tels. Pour ces derniers, l’homosexualité est non seulement une sexualité, mais correspond également à une forme de socialité et à un sentiment d’appartenance à une communauté. De l’autre côté de la barrière se tient une majorité d’«an ba fey» (littéralement «sous les feuilles», «camouflés»…) pour qui l’homosexualité n’est qu’une sexualité. Le terme recoupe tout un panel de situations allant du mec discret ou hors-milieu à la figure de l’homo refoulé, marié et père de quatre enfants. C’est en tout cas une personne qui adopte dans les sphères publique et privée les codes hétérosexuels, tout en ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes, le plus souvent clandestinement et anonymement, par crainte de la stigmatisation.

Une peur alimentée par le contexte insulaire, qui laisse penser que, sur une île de soixante kilomètres de long, tout le monde se connait. De plus, la société martiniquaise repose pour beaucoup sur le concept de «familles élargies». Dans un contexte de précarité plus important qu’en métropole, la famille a l’avantage de constituer une vraie sécurité sociale grâce à la solidarité mutuelle de ses membres, par exemple lorsqu’il s’agit trouver un job. Ainsi, il n’est pas rare que des trentenaires vivent encore chez leurs parents. Or, ceux-ci exercent alors sur leurs enfants un véritable contrôle social qui s’apparente à une injonction au respect des normes, notamment de l’hétérosexualité. Rendre publique son homosexualité, voire la revendiquer, c’est donc prendre le risque de rompre ce filet de sécurité et de se retrouver seul.

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Homosexualité et identité créole

En métropole, la figure de l’Antillais se limite généralement à la Compagnie créole ou à Francky Vincent, parachevant l’idée selon laquelle aux Antilles, on fait la fête en portant des vêtements colorés rigolos, on boit des punchs et on baise (straight…).

Or, on oublie qu’à l’instar des autres pays américains, la Martinique est une société métissée et extrêmement cosmopolite, qui a l’habitude de composer avec ses différences. Du fait de son rattachement à la France, elle est peut-être plus européenne que les autres îles de la Caraïbe, tout en partageant avec ces dernières une histoire commune, des racines africaines et européennes, des apports indiens et une influence grandissante des États-Unis, qui lui fournissent des modèles positifs de personnalités noires connues internationalement, qui font tant défaut à la France. Il est d’ailleurs troublant de constater à quel point les écrits d’Aimé Césaire sur la négritude, relatifs à l’affirmation de soi en tant que noir ou à la fierté retrouvée, pourraient être calqués sur les questions LGBT.

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Le mariage, une institution en déshérence

Or, cette identité créole récente et cosmopolite se teinte parfois d’une dimension religieuse rétrograde, qui évoque l’ordre naturel des choses, quitte à réinscrire, dans le champ de la sexualité, le discours dominant qui justifiait autrefois l’esclavage. Paradoxalement, la famille traditionnelle (un père, une mère et des enfants) est une réalité minoritaire de la société martiniquaise, dans laquelle les familles monoparentales sont légion. Ainsi, en juin 2012, lors du débat public consacré à l’homophobie organisé dans le cadre du festival de Fort-de-France, une participante demandait : «qu’est-ce qu’on va faire du mariage gay quand on n’arrive même pas à reproduire le modèle traditionnel du mariage hétérosexuel ?».

Une intervention modeste dans laquelle, finalement, tout était dit : la Martinique est une société métissée à laquelle, au travers d’une histoire coloniale et esclavagiste violente, on a cherché à imposer des normes culturelles et sociales européennes qu’elle est parfois tentée d’invoquer comme un modèle idéal à reproduire. L’homosexualité est donc un prisme à travers lequel la société martiniquaise questionne sa propre identité.

 

Photos © Stanislas Mommessin-Mollot :
1 : la plage de la Petite Anse des Salines en Martinique
2 et 3 : manifestation contre l’homophobie à Fort-de-France (Martinique) en mai 2012

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