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“Little Joe : New York 1968” : Paul Morrissey transposé sur les planches

Avec le diptyque Little Joe, le metteur en scène Pierre Maillet adapte au théâtre la trilogie cinématographique de Paul Morrissey : Flesh, Trash et Heat.

flesh-paul-morrissey-joe-dallessandro-factory-1968-heteroclite little joeDire que théâtre et cinéma sont liés est sans doute un lieu commun plus qu’éculé en 2014. Néanmoins, si les liens entre les deux disciplines ont une explication historique, ils ne cessent d’évoluer au gré de l’inventivité et de la créativité dont font preuve les artistes qui s’en emparent. Et c’est justement une de ces facettes que Pierre Maillet entend explorer avec le spectacle Little Joe.

À l’origine du projet, il y a le désir de Pierre Maillet d’adapter au théâtre la trilogie de Paul Morrissey, Flesh/Trash/Heat. Paul Morrissey, membre de la Factory et proche d’Andy Warhol, réalise, entre la fin des années 1960 et le début des années 1970, trois films mettant en scène un personnage, Joe, incarné à l’écran par le torride Joe Dallesandro. Dans ce triptyque, la quête du personnage central – pour de l’argent, pour de la drogue ou pour un rôle au cinéma – est prétexte à la peinture d’un monde en marge de l’American way of life.

Qu’il évolue parmi les prostitués et les junkies new-yorkais ou parmi les rejetés du système hollywoodien, Joe se confronte à un monde underground qui rejette le modèle dominant et vit selon ses propres codes. Bien que les personnages qui peuplent les trois films soient assurément proches de la faune interlope qui gravite alors autour de la Factory, Paul Morrissey les approche sans complaisance ni jugement moral. À la manière d’un anthropologue, il entreprend plutôt de cerner cet univers qui tend à disparaître, à travers une esthétique qui rejette les canons cinématographiques en vigueur.

Les Lucioles, une Factory théâtrale ?

C’est d’ailleurs cette liberté de ton du cinéaste qui a particulièrement plu à Pierre Maillet. Épaulé par le collectif d’artistes qui forme le collectif le Théâtre des Lucioles, ce dernier est convaincu que le dispositif et les ressources du théâtre sont les plus à même aujourd’hui de rendre compte de l’originalité du projet de Paul Morrissey. Ainsi a-t-il décidé de transformer les trois films en un diptyque, composé d’un côté de l’expérience new-yorkaise de Flesh et Trash (Little Joe. 1ère partie : New York 1968) et de l’autre de l’expérience californienne de Heat (Little Joe. 2ème partie : Hollywood 1972).

En outre, le Joe de Morrissey, s’il était interprété par un seul et même acteur, n’est pas un personnage unique. Afin de rendre cette distinction tangible au théâtre, Maillet a fait appel à trois acteurs, Denis Lejeune et Matthieu Cruciani dans la première partie et Clément Siboni dans la deuxième. Le metteur en scène entend aussi de cette manière se débarrasser de l’aura de Joe Dallesandro pour se concentrer davantage sur les pérégrinations des personnages. Comme dans la Factory de Warhol, c’est l’expérience collective du théâtre des Lucioles qui se retrouve alors au cœur de la création, les apports d’artistes d’horizons divers venant enrichir le projet commun, sans pour autant mettre à mal ou aplanir les sensibilités individuelles de chacun.

Le travail théâtral, source du réalisme cinématographique ?

Enfin, il restait à Pierre Maillet à relever un défi de taille. En effet, l’originalité des films de Paul Morrissey tient pour beaucoup à la dimension documentaire du triptyque. Pour dresser le portrait des marginaux du New York de 1968, il suffisait à ce dernier de poser sa caméra dans la rue et de s’en remettre en partie au hasard des rencontres. Or, cela s’avère impossible à réaliser au théâtre. Maillet a donc pris la décision de partir des dialogues des films et de réaliser avec les acteurs un véritable travail de lecture, pour que chacun s’approprie son texte et soit capable de l’enrichir d’une part de spontanéité. Le réalisme des échanges sur les planches ne naît plus alors d’un dispositif «pris sur le vif», comme au cinéma, mais d’une lente maturation des dialogues.

De plus, pour conserver l’effet de surprise que procurent les rencontres impromptues réalisées au cours du tournage par Paul Morrissey et son équipe, Maillet a eu l’idée de tenir les personnages périphériques – et non secondaires, le metteur en scène insiste sur la nuance – à l’écart du travail de préparation. Ceux-ci sont donc confrontés aux acteurs principaux uniquement lors des représentations, empêchant ainsi les uns et les autres de créer des habitudes de jeu entre eux. Par un subtil va-et-vient entre un travail théâtral qui a fait ses preuves et des expérimentations ludiques, Pierre Maillet espère créer un spectacle aussi déroutant et original que peuvent l’être les films de Paul Morrissey.

Little Joe. 1ère partie : New York 1968, les 5 et 6 février à la Comédie de Saint-Étienne, 7 avenue du Président Émile Loubet – Saint-Étienne / 04.77.25.14.14
Image de une : Clément Sibony dans Little Joe : Hollywood 72 (© Bruno Geslin)
Image intérieure : Joe Dallesandro dans le film Flesh (1968) de Paul Morrissey

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