Gerro, Minos and him : les trois crasses vs. Mr. Propre

La Biennale de la danse, comme tous les festivals, permet des échos inattendus, des contrastes éclairants, des polarisations accidentelles. À quelques jours d’intervalle, John, spectacle acclamé de la compagnie DV8 et Gerro, Minos and him de Aloun Marchal, Roger Sala Reyner et Simon Tanguy témoignent de deux rapports au corps masculin, à la narration et à la danse diamétralement opposés.

 

Hannes Langolf, danseur

 

Dans le premier, Lloyd Newson, directeur artistique de la compagnie, compose l’itinéraire d’un personnage, John, à partir d’entretiens réalisés avec une cinquantaine d’hommes. Au menu : alcool, drogue, inceste, sida, prison… On passe d’un intérieur de banlieue, décor réaliste propice aux faits divers, à l’univers d’un sauna gay où se croisent solitudes et désirs. Un narrateur danseur nous raconte l’histoire de John, illustrée avec minutie et virtuosité par les danseurs. Mais pourquoi tant de parole ? Le texte est certes bien dit mais il réduit le mouvement à des enluminures, chargées d’orner, de souligner ou d’illustrer le propos. Un propos qui se veut coup de poing mais qui est en fait relativement standard, émoussé par une certaine homogénéité des expériences relatées, rendu inodore par la javel dont des hommes aux muscles saillants désinfectent les vestiaires et couloirs aux étreintes.

Stupre et transpi

Gerro, Minos and HimÀ l’ENSATT au contraire, où se produisaient trois trentenaires à l’apparente désinvolture, l’air véhiculait les odeurs âcres de tee-shirts pas lavés depuis des mois. Une odeur de vagabonds, gênante, susceptible de nous projeter dans un espace à la lisière du social et de la fiction. Dans Gerro, Minos and him, trois êtres crasseux, bruts et méchants, se cherchent, et cherchent un homme parmi eux. Des corps désertés par le langage qui se frottent, se heurtent, se dominent et se réconfortent. Tout semble pouvoir dérailler à chaque instant. Les trois hommes pourraient être les demi-sauvages du film Delivrance de John Boorman, aussi dangereux qu’ils paraissent de prime abord débiles. Ils pourraient être aussi les Idiots de Lars von Trier, ne sachant plus vraiment s’ils miment ou s’ils sont ces êtres du milieu, pervers polymorphes, animaux ayant gardé en mémoire gestes et postures des danseurs qu’ils furent autrefois. Une scène de paix dans toute cette tension, quand tous trois scrutent l’horizon. Mais hors de question de s’y échapper. L’un s’y essaie : il reflue sur le plateau comme repoussé par une barrière électro-magnétique. Coincés sur scène, caverne et espace mental, ils se défient, nous défient, crânent et paradent, marquant les murs de leur transpiration. Ils ont l’allure de sales gosses, perdus, libres, insolents. Une performance sale et méchante, néanmoins très drôle et brillante, qui renvoie John à la critique sociale certes bien huilée mais surtout bien lisse, propre et inoffensive.

www.biennaledeladanse.com

Photo John : © Ben Hopper

Photos Gerro, Minos and him : © Laurent Paillier

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