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Gwen Fauchois : repenser l’outing à l’aune d’aujourd’hui


Gwen Fauchois est une ancienne vice-présidente d’Act Up-Paris. Elle s’est plusieurs fois exprimée sur son blog sur la question de l’outing.


 

portrait gwen-fauchois-heteroclite-copyright-RI.GHE_.FRI_.Pourquoi l’outing est-il si unanimement décrié, y compris par bon nombre de militants LGBT ?
Gwen Fauchois : Alors que l’outing a été défini pour ne viser que des personnalités publiques homophobes, plane l’idée que sa non-condamnation pourrait conduire à autoriser sa généralisation à tout homosexuel. Une crainte qui n’est pas dénuée de tout fondement, dès lors que la définition de l’outing échapperait à son cadre restrictif. Dans ces conditions, il peut vite être assimilé à de la délation, à la volonté de détruire. D’autre part, le choix de révéler ou non son orientation sexuelle est lié à des expériences intimes et non anodines. Dans une société homophobe, cette révélation a un coût. Vos actes sont toujours renvoyés à votre orientation sexuelle d’une façon ou d’une autre. La tentation est donc grande de penser son appartenance au champ privé comme protectrice, d’autant que l’État nous conditionne à la penser ainsi pour s’exonérer de ses responsabilités. Dire ou ne pas dire, c’est un peu la liberté de choisir la façon dont la discrimination s’exerce sur nous.

 

Y a-t-il une spécificité française en la matière ? L’outing est-il mieux accepté dans d’autres pays (notamment aux États-Unis où il est né et en Italie où dix hommes politiques ont été outés en 2011) ?
Gwen Fauchois : Aux États-Unis, la contradiction entre privé et politique est insupportable. Assimilée à la tromperie, elle est disqualifiante. En France, on s’en moque. D’autre part, nous sommes passés d’une situation où l’homosexualité était réprouvée à l’illusion d’une homophobie résiduelle. L’universel est brandi en étendard protecteur. En conséquence, c’est comme si la violence résidait dans la révélation et non dans la discrimination. Du coup, l’outing peut apparaître plus légitime dans une société plus ouvertement homophobe, comme en Italie. Les militants ont peu à perdre, y compris à utiliser des armes qui pourraient apparaître comme peu honorables, là où les associations françaises s’évertuent à cultiver la respectabilité.

 

En 1999, Act Up-Paris a envisagé d’outer le député UDF Renaud Donnedieu de Vabres, qui participait alors aux manifestations contre le Pacs, mais elle ne l’a pas fait. Pour quelles raisons ?
Gwen Fauchois : Essentiellement je crois, pour deux raisons : la première est juridico-financière. Ensuite, la menace a suffi à produire les effets attendus à ce moment-là. À court terme du moins. L’opposition homophobe au Pacs avait été délégitimée.

 

Quelles seraient les personnalités qu’il faudrait outer aujourd’hui ? Les militants LGBT et queers français devraient-ils inscrire cette question dans leur agenda politique ?
Gwen Fauchois : La question de l’outing devrait être repensée à l’aune de la situation actuelle, avant même de se demander s’il serait utile de le pratiquer. L’outing a été défini dans des conditions politiques et sociales qui n’existent plus. Il ne choque personne aujourd’hui qu’un homosexuel out se dise contre les droits des gays. Il y a encore quelques années, l’homophobie n’existait pas. Ce n’est pas seulement qu’elle était la norme, la règle ; il a fallu la nommer, créer un mot, l’imposer. Aujourd’hui, la bataille, tout à la fois politique, culturelle et juridique, porte sur son périmètre. Les combats visant à la rendre visible dans ses aspects les plus brutaux ont payé. L’homophobie systémique est plus difficile à montrer et défaire. J’en arrive à penser qu’il serait plus intéressant d’outer des personnalités qui prétendent être proches. Et qui, par leur silence, participent de cette pseudo-bienveillance, de cette escroquerie intellectuelle qui en fait tend à nier la dimension structurelle et institutionnalisée de l’homophobie. Encore faut-il qu’il y ait quelque chose à gagner à se dire homosexuel et plus généralement à défendre ou à se revendiquer des minorités. Nous manquons d’outils conceptuels, d’analyses spécifiques à la France. Nous pensons maîtriser des concepts parce qu’ils sont passés dans un langage militant courant mais en réalité ils ne sont ni pensés, ni interrogés au regard de la situation d’ici et maintenant. Et leur vulgarisation nous conduit à des compréhensions et des usages approximatifs.

 

Portrait Gwen Fauchois © RI.GHE.FRI

 

 

Militante multi-cartes
Gwen Fauchois a été membre d’Act Up-Paris de 1992 à 1997, chargée des relations avec les médias à partir de 1994 puis de la communication. Elle y occupe le poste de vice-présidente en 1995 et 1996. Elle a ensuite été journaliste dans plusieurs médias gay (Radio FG, Illico, Ex-Aequo, e-m@le) de 1997 à 2001. En 1998 et 1999, Gwen Fauchois a aussi été membre du conseil d’administration du Centre gai et lesbien de Paris (ancêtre du Centre LGBT Paris-Île-de-France). Elle tient depuis décembre 2012 un blog où elle a eu plusieurs fois l’occasion d’aborder, entre autres sujets, celui de l’outing.
www.gwenfauchois.blogspot.com

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