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Une nouvelle biographie de Guy Debord érode le “mythe” situationniste

La parution d’une nouvelle biographie de Guy Debord est l’occasion d’évaluer les liens entre le situationnisme et le mouvement gay.

guy debord le naufrageur jean-marie apostolides editions flammarionIl ne faut sans doute pas s’y laisser prendre, comme le rappelle Jean-Marie Apostolidès dans les premières pages de sa biographie de Guy Debord (Debord, le naufrageur, aux éditions Flammarion) : l’histoire du situationnisme, ce mouvement littéraire et artistique qui unit, dans les années 1950 et 1960, création d’avant-garde et projet révolutionnaire (et dont la dénonciation de la «société du spectacle» est passée, un peu facilement, dans le langage courant), ne se réduit pas à celle de son fondateur et dirigeant.

Certes, Guy Debord (1931-1994) a régné d’une main de fer sur le mouvement. Mais Le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (1967) de Raoul Vaneigem est au moins aussi important que La Société du spectacle de Debord, paru la même année. Et leurs influences furent larges. L’an passé, à la Biennale de Venise, l’artiste belge Vincent Meessen en exhumait un passionnant exemple : la manière dont les indépendantistes congolais s’étaient inspirés de l’Internationale situationniste (IS).

Mais quel portrait que celui dressé par cette biographie ! Guy Debord semble plus préoccupé de son propre pouvoir que d’idées. Cette biographie le montre avant tout comme un chef de troupe occupé à avancer des pions et à prononcer anathèmes et exclusions. Il s’identifie à Bonaparte et la table des matières énumère ses «campagnes». Guy Debord a aussi entretenu le mythe de l’importance du situationnisme, en prétendant par exemple qu’il était au cœur de Mai 68. L’IS compte alors moins de dix membres et, en 1970, son livre La Société du spectacle s’est vendu à seulement 4 000 exemplaires.

Le FHAR, héritier du situationnisme ?

L’histoire du mouvement gay permet d’aborder la postérité du situationnisme (d’ailleurs très masculin). Le Rapport contre la normalité du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) est publié en 1971 par une maison d’édition «situ», Champ libre. Le terme «rapport», la violence verbale et l’usage de l’insulte sont d’autres indices de ces liens entre le FHAR et les situationnistes. Mais sur le fond, c’est plutôt du côté du féminisme, de la contre-culture, de la critique du marxisme que se trouvent les origines du mouvement gay. Selon Apostolidès, «si Debord fait référence à la vie privée, celle-ci n’est jamais abordée de façon concrète, à l’aide de thèmes comme la division du travail à l’intérieur de la famille, la balance du pouvoir entre le masculin et le féminin, la relation entre les générations, etc.».

Surtout, il faut rappeler que le mouvement gay chercha à inventer un nouveau militantisme de gauche, une nouvelle politique révolutionnaire, qui ne peuvent que s’opposer à l’autoritarisme situationniste. Le FHAR conteste les organisations organisées, hiérarchisées, centralisées. Le Rapport contre la normalité se félicite ainsi de l’absence d’une «base politique minimale» et du «bordel» des réunions : «nous n’avons pas, comme les groupes gauchistes, l’angoisse des scissions, la peur de la mort du groupe. Nous n’avons plus besoin de papa, fût-ce sous la forme d’une base politique».

 

Debord. Le naufrageur de Jean-Marie Apostolidès (éditions Flammarion)
Rapport contre la normalité du FHAR (éditions GayKitschCamp)

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