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Amours plurielles dans “Amours sur mesure” de Mathieu Bermann

Spécialiste de La Fontaine, Mathieu Bermann vit à Lyon et est professeur de lettres. Le narrateur de Amours sur mesure, son premier roman (aux éditions P.O.L), aime à tout-va. Il vit avec Lisa depuis des années et est aussi attiré par Valentin, ce qui ne l’empêche pas de rencontrer d’autres garçons. Amours sur mesure est le récit d’une éducation sentimentale où le mot «amour» déploie et réalise tous ses possibles.

Votre roman traite de la complexité à résoudre le conflit entre idéal amoureux et réel, volonté et possibilité. S’agit-il plutôt de la difficulté à mettre en pratique une théorie ou à théoriser une pratique amoureuse atypique qui s’impose au personnage ?

Mathieu Bermann : Je crois que le narrateur n’a pas trop de mal à théoriser mais il a plus de mal à mettre en pratique puisque aimant en dehors des sentiers battus, cela l’amène à douter. Il lui faut donc trouver une sorte de compromis entre son idéal et la réalité, ce qui crée une tension. Il aimerait aimer d’une certaine manière, mais n’y arrive pas toujours. Il théorise, cite Guibert, Barthes. Mais parfois reviennent les stéréotypes, la jalousie, la peur de perdre l’autre. Les doutes quand l’amour ne correspond pas à une étiquette précise. D’où la phrase : «il est facile d’aimer, et tous comptes faits, pas si facile que ça».

Vous apportez cependant des réponses à ce conflit : «le conflit entre idéal et réalité se résout dans le non-dit» et «en amour, chacun fait, sinon, à sa volonté, à sa mesure». Qu’entendez-vous par là ?

Mathieu Bermann : Le titre d’Amours sur mesure donne l’impression d’annoncer un roman libertin où chacun pourrait faire comme il veut, dessiner toutes sortes d’amours, passer de l’une à l’autre, les multiplier en claquant des doigts. En même temps, le narrateur se rend compte qu’on fait «à sa mesure», avec ce que l’on a : nos doutes, nos espoirs. Le titre contient ces deux versants : il faut rêver le maximum et en même temps concilier avec le réel.

La question du langage amoureux est centrale dans votre roman. Le narrateur commente l’expression «union libre», entre guillemets, signes d’une utopie, d’un mirage ; il se demande s’il faut dire «baiser» ou «faire l’amour». Avez-vous écrit ce roman pour mettre des mots, pour catégoriser et donc faire exister ces relations échappant au modèle amoureux traditionnel ?

Mathieu Bermann : Les mots ne suffisent pas. Le verbe «aimer» peut renvoyer à toutes sortes de réalités différentes. Les mots nous contraignent à avoir une seule vision de la chose amoureuse alors qu’il faudrait voir le «feuilleté de sens», pour reprendre l’expression de Barthes, que contient le verbe «aimer».

D’ailleurs, vous mettez en scène différents types de relations amoureuses : l’amour incestueux, ambigu, libertin, amical. Est-ce une volonté de décliner tous les possibles de ce verbe ?

Mathieu Bermann : Oui, le fait de décliner plusieurs réalités, de montrer qu’il n’y a pas de nombre fini, laisse au lecteur le soin de compléter. La littérature permet de créer des relations, qui ne rentrent pas forcément dans une case préétablie et dans lesquelles on peut voir une forme d’amour, atypique ou non nommée. Et si elle aide les lecteurs à mieux vivre leurs relations, ce serait parfait.

En mettant en scène ce type d’amour, voulez-vous lui donner une dimension militante et en tant que romancier, vous engager ainsi dans la cause LGBTI ?

Mathieu Bermann : J’ai écrit ce roman pour montrer qu’il ne faut pas se laisser emprisonner par les mots et se laisser enfermer dans l’univocité d’un terme. Donc, ce n’est pas tant pour étiqueter que pour voir quels sont les possibles, derrière les mots et les relations. Dans le livre, les choses ont l’air très simples et très libres, mais en toile de fond on parle de l’interdiction de l’exposition Larry Clark, on voit donc bien ce retour de la morale. Cette peinture en filigrane de la société donne au roman une dimension engagée. Après, je ne défends pas un modèle en particulier, j’illustre. Chacun est libre de se reconnaître ou non et de faire ce qu’il veut.

Vous prenez le contre-pied de la pensée d’Alain Badiou, qui dans Éloge de l’amour évoque ces relations facilement accessibles (les plans cul) qu’il qualifie d’amour «sécuritaire, cosy et confortable». Elles garantiraient la jouissance des amours libertines sans prise de risque. Dans votre roman, le libertinage ne préserve-t-il pas un amour sécurisant (celui, notamment que le narrateur partage avec Lisa) et la garantie de sa pérennité ?

Mathieu Bermann : Oui, je crois que les relations extra-conjugales aident le narrateur à vivre sa conjugalité. Je pense que les amours extérieures peuvent consolider un amour préexistant.

Mais est-ce que cette conception du libertinage n’est pas une façon finalement de sacraliser l’amour ?

Mathieu Bermann : L’amour serait trop simple s’il se réduisait à une activité charnelle, si le sexe était le symptôme de ce que l’on ressent ou si la fidélité consistait uniquement à ne pas coucher avec quelqu’un d’autre. Donc, je rejoins Badiou sur la sacralisation de l’amour, sans pour autant dévaloriser le libertinage, les plans cul. D’autant plus que draguer sur Internet peut aussi être violent, quand la personne ne te répond pas lorsque tu lui envoies ta photo, quand les gens te parlent uniquement à 4h du matin quand ils rentrent de boîte… Je ne dirais pas que c’est tout confort !

Pensez-vous qu’il serait pertinent de classer votre roman dans la catégorie générique LGBTI ?

Mathieu Bermann : Le roman met en scène essentiellement des gays, mais on a du mal à coller une étiquette vraiment précise au narrateur, et les sentiments décrits sont universels. Après, je n’ai absolument rien contre. Si les gays se reconnaissent et veulent l’adopter, ce n’est pas un problème pour moi. Je défends cette catégorisation, sans qu’elle enferme et exclue certaines personnes qui ne s’y  reconnaitraient pas. Comme votre magazine, «gay, mais pas que…».

Pour finir, la question Lyon People : à quels événements (soirées, manifestations culturelles ou militantes) pourra-t-on vous voir cet automne ?

Mathieu Bermann : Au Lavoir public ou aux Garçon Sauvage, si j’arrive à avoir des places !

 

Photo : H. Bamberger

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