Nés en 68 de Ducastel et Martineau aborde à nouveau le thème du sida, avec pour but avoué, cette fois, de raviver une mémoire collective défaillante… Rencontre avec les réalisateurs.

Une des choses un peu déroutantes dans Nés en 68, c’est que l’homosexualité est totalement absente de la première partie (en gros les années 68-80) et devient le centre de la seconde. Pourquoi ce choix ?

Olivier Ducastel : Tout d’abord, il faut dire que c’est un film de commande récupéré en urgence. On a fait faire des modifications au récit original écrit par Guillaume Le Touze mais on trouvait plutôt malin de n’avoir pas fait entrer l’homosexualité dans la première partie. Il y avait assez d’éléments comme cela. Une chose explique peut-être inconsciemment l’absence des homos de cette partie : on voulait absolument qu’il n’y ait pas de raccourci où l’arrivée du sida apparaîtrait comme la résultante de la libération sexuelle des années 70.
Jacques Martineau : Bien sûr, si les personnages étaient restés à Paris après 68, cela aurait été difficile de ne pas intégrer le FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, ndlr)… Par ailleurs, pour en avoir parlé avec des gens qui ont vécu en communauté, tous nous ont dit que l’homosexualité y restait largement un non-dit. Surtout pour les garçons. J’ajouterais que pour moi, on peut lire les choses en creux : quand je suis entré à Act Up très tôt, en 1990, on pensait qu’on allait retrouver les anciens, ceux du FHAR et des combats des années 70. Mais ils n’étaient pas là : beaucoup étaient morts, d’autres ne comprenaient pas ce nouveau militantisme. Il faut dire que c’était un activisme très différent de celui des décennies précédentes : l’enjeu n’était plus une utopie politique, un désir de changer le monde mais tout simplement de sauver sa peau !

Le film est vraiment intéressant dans la manière où il met la revendication homosexuelle dans une perspective historique plus large. Pourquoi l’avoir fait via le militantisme sida ?

Jacques Martineau : On voulait effectivement montrer que les revendications homos sont dans la ligne des questions soulevées par 68, et à quel point 68 a été déclencheur sur le désir, l’identité sexuelle, etc. Je me suis toujours senti très proche des féministes et c’était aussi une façon de montrer que le combat continue. C’est un film sur les minoritaires ! Si on a choisi l’activisme sida c’est, je suis bien obligé de le dire, parce qu’heureusement qu’Act Up était là à ce moment-là : du côté du militantisme gay, en 1990, il n’y avait plus rien !

Comme Les Témoins d’André Téchiné, votre film parle du sida d’un point de vue historique. Cet enjeu de mémoire, assez nouveau, est important pour vous ?

Olivier Ducastel : On n’en avait pas forcément conscience au début du projet mais quand on a découvert que, pour nos jeunes comédiens, c’était quelque chose qu’ils ne connaissaient pas, ça l’est devenu. Dans la scène du café où ils comparent leur nombre de T4, ces ados ne comprenaient rien. Édouard Collin l’a bien ressenti : il a lu tout Hervé Guibert, et ça l’a bouleversé. C’est lié au déficit du discours de prévention bien sûr, mais aussi d’intérêt pour son groupe. Si on ne connaît pas son histoire, celle de son groupe, on a plus de mal à s’affirmer. C’est désolant par rapport à la prise de conscience de sa condition d’homo.
Jacques Martineau : C’est un des problèmes permanents du militantisme gay : il faut toujours tout recommencer, la mémoire se perd. Que des jeunes homos n’aient aucune conscience de l’hécatombe, ça me sidère ! Même les jeunes militants d’Act Up qui participaient au tournage, intellectuellement, ils savent ce qui s’est passé, mais c’est très compliqué pour eux de comprendre ce qu’ont été les années 90 pour nous. C’est pour cela que je suis content quand on nous dit que le film n’est pas nostalgique. Mais de quoi on pourrait être nostalgiques ? C’était horrible les années 90 !

 

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