En s’emparant de l’avant-dernier texte de Sarah Kane, Manque, sans doute l’un des plus ardus de la dramaturge britannique, Simon Delétang réaffirme la capacité du théâtre à donner corps à la langue la plus épurée.

Du 10 au 20 mai, le Théâtre Les Ateliers programme Manque de Sarah Kane, mis en scène par Simon Delétang. La pièce a été initialement créée à la Comédie de Reims en avril 2010. Le metteur en scène avait été invité à prendre part à un collectif d’artistes issus de diverses disciplines du théâtre et appelés à travailler ensemble sur un même projet. Profitant de cette expérience pour se confronter à l’inconnu, Simon Delétang a alors choisi de monter Manque, pièce dont il avoue qu’elle ne l’avait jamais convaincu. Il faut dire que le texte se démarque du reste de la production de la dramaturge britannique, qui s’est suicidée en 1999, par une épure extrême. Les personnages ont disparu et ne sont plus désignés que par des initiales sans aucune caractérisation supplémentaire. Les répliques fusent et ne semblent pas se répondre, comme s’il s’agissait plutôt d’un long poème.

Inadaptés, dépressifs ou lucides ?

Face à l’ascétisme de la pièce, Delétang fait alors le pari de la mise en scène. Le texte matérialise la disparition des individualités ? Il choisit de placer l’action dans l’open-space d’une entreprise contemporaine, derrière laquelle on reconnait aisément France Télécom, faisant ainsi du monde du travail actuel un lieu générateur d’aliénation, de non-communication et de désintégration des individus. Dans cet environnement aux formes géométriques fortement marquées, accentuées par un jeu de lumière très graphique et qui se vide au fur et à mesure de sa substance, les personnages tiennent des propos d’une grande crudité et dévoilent par là-même leur extrême faiblesse, se mettant à nu sans retenue. Sont-ils des inadaptés sociaux, des dépressifs ou ont-ils simplement une conscience accrue de la vacuité de la société contemporaine ? Aucune réponse n’est apportée. Il s’agit plutôt de traiter des questions qui nous ramènent au tragique.

La mort et l’amour se mêlent dans des élucubrations qui semblent échapper à toute logique. Ces thèmes trouvent alors un écho dans l’hommage que Delétang rend au travail photographique d’Édouard Levé et dans les pastilles plus légères où s’élève la musique d’un Mike Brandt ou d’une Dalida, figures populaires du suicide et de l’amour contrarié. En jouant ainsi sur les registres entre tragédie et comédie, le metteur en scène réhabilite d’une certaine manière la complexité de la langue d’une auteure dont le destin funeste a souvent conduit à négliger la dimension humoristique – bien que noire et cynique – des œuvres.

 

Photo © A. Hatat

 

Sarah Kane

_3 février 1971_ naît à Brentwood en Angleterre.
_1995_ parution d’Anéantis, pièce inspirée par les viols et les exactions commis au cours de la guerre en ex-Yougoslavie.
_1996_ parution de L’Amour de Phèdre, une version du mythe antique mise au goût du jour.
_1998_ parution de Purifiés et de Manque.
_20 décembre 1999_ se donne la mort.
_2000_ parution posthume de 4.48 Psychose qui traite de l’aliénation mentale et dont l’interprétation d’Isabelle Huppert dans la mise en scène de Claude Régy reste inoubliable.

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