Au cameroun à Douala dans le quartier de Bessengue - c. Iolanda PensaÀ Douala, capitale économique du Cameroun, un centre communautaire tente de venir en aide aux gays séropositifs dans un contexte d’homophobie exacerbée.

Deux heures du matin un samedi soir à Douala, la capitale économique du Cameroun. Nous sommes au Catalan, l’unique bar de nuit gay et lesbien du pays. L’ambiance est au flirt et au papillonnage et environ 200 garçons et filles bougent lascivement leurs corps au son du makossa sur les deux dancefloors du Catalan.

Je ne peux m’empêcher de penser que ces dernières années, une centaine de gays ont été incarcérés dans les prisons insalubres du Cameroun, simplement en raison de leur orientation sexuelle. Car le Cameroun est l’un des soixante-treize pays dans le monde disposant de lois anti-gay et, parmi eux, l’un de ceux qui pénalisent le plus sévèrement l’homosexualité. L’article 347 bis du Code Pénal camerounais stipule ainsi qu’«est puni d’un emprisonnement de six mois à cinq ans et d’une amende de 20 000 à 200 000 francs toute personne qui a des rapports sexuels avec une personne de son sexe».

Un article de loi anticonstitutionnel

Ces quelques lignes lapidaires font l’effet d’un couperet quand on sait que les personnes arrêtées le sont souvent suite à une dénonciation et qu’elles sont déclarées coupables sur la base de preuves très minces : un SMS équivoque ou la possession de gel lubrifiant suffisent. Pas plus tard que le 24 mars dernier, Jonas et Franky, deux hommes travestis de Yaoundé (la capitale du pays) ont été placés en garde à vue abusivement après avoir été violemment agressés par la foule dans un marché où ils se rendaient et sans qu’aucune plainte n’ait été déposée.

Sur place, les associations ADEFHO, Alternatives Cameroun et CAMFAIDS dénoncent la pénalisation de pratiques sexuelles pourtant consenties et donc le principe même de l’existence d’une loi qui condamne lourdement un acte sans victime ! D’autant plus que l’article 347 bis a été introduit dans le Code Pénal par décret présidentiel en 1972. Or, cet article n’a jamais fait l’objet d’un examen par l’Assemblée nationale, comme l’exige pourtant la Constitution camerounaise.

Les gays jetés en pâture à l’opinion publique

Comment le Cameroun en est-il arrivé là ? Pour Franz, le directeur administratif d’Alternatives Cameroun, «l’homosexualité est prise dans un enchevêtrement complexe de représentations». Il précise qu’Alternatives est née en 2006, suite à la publication dans la presse d’une liste des «pédés de la République», autrement dit des hommes haut-placés qui auraient atteint leur situation sociale et professionnelle par cooptation, par corruption et grâce à leurs pratiques homosexuelles. Dans un contexte d’enlisement du pays dans la pauvreté, il n’en fallait pas moins pour provoquer l’indignation de l’opinion publique.

Ainsi, l’homosexualité est perçue comme un moyen scandaleux d’ascension sociale, le fait d’un groupe constitué ou d’une secte, ce qui n’est pas sans rappeler les procès faits à la franc-maçonnerie ou aux Juifs dans l’Europe des années 30. Le gouvernement, initialement mis en cause par ces dénonciations, a trouvé là une parade providentielle pour éviter de parler des sujets qui fâchent en jetant en pâture à l’opprobre publique quelques pauvres bougres. On évite ainsi d’évoquer le manque d’alternance politique depuis trente ans, la corruption généralisée ou la pauvreté.

Pas à un paradoxe près

Toujours au Catalan, alors que nous sirotons nos bières, je saisis le paradoxe de la situation quand Franz me dit que «c’est une véritable épée de Damoclès que nous portons tous les jours… on ne sait pas sur qui la prochaine arrestation va tomber. Moi… ? Lui…?». Quand je lui demande comment un endroit comme le Catalan peut exister, sa réponse est sans appel : «les propriétaires paient la police jusqu’au jour où la rumeur de l’existence d’un endroit comme celui-ci devient trop insistante. Tous les deux ans environ, le bar est alors fermé et un autre ouvre ailleurs».

Plus grand paradoxe encore : Alternatives Cameroun gère à Douala un centre de santé sexuelle communautaire, ouvert depuis 2008, avant même que le 190 n’ouvre ses portes à Paris. Dans un pays en voie de développement comme le Cameroun, les carences de l’État sont criantes, surtout en matière de santé. Les ONG, quelles qu’elles soient, se substituent donc aux services publics défaillants et soulagent ainsi l’État de la prise en charge du VIH, que ce soit en matière de prévention ou de soins des personnes séropositives.

Il n’en reste pas moins que la pénalisation de l’homosexualité alimente la précarité sociale des gays et donc leur vulnérabilité au VIH. En 2011, CARE Cameroun a pu mener grâce au soutien de l’USAID (l’agence des États-Unis pour le développement international, dépendante du Département d’État américain) une enquête sur la prévalence au VIH dont les résultats sont accablants : 24% des gays de Douala et 44% des gays de Yaoundé se sont révélés séropositifs, contre 4,3% dans la population générale.

 

 

Photo prise dans le quartier de Bessengue à Douala © Iolanda Pensa

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.