Plus de vingt ans après sa mort, en 1994, il est temps de dire à quel point Derek Jarman a été l’un des noms essentiels du cinéma gay et queer. La projection de son premier film, Sebastiane, au Marais Film Festival à Paris, en offre l’occasion.

En 1976, un film improbable débarque sur les écrans britanniques et européens : un péplum fauché, où des garçons nus s’ébrouent dans le désert et parlent en latin avec l’accent anglais. Titre de cet OVNI qui obtient un succès inattendu outre-Manche (mais passe assez inaperçu en France) : Sebastiane. Son réalisateur ? Derek Jarman, peintre, décorateur de théâtre et de cinéma, fan de musique, auteur d’innombrables court-métrages arty et expérimentaux qui signe-là son premier long-métrage avec une envie de provocation très nette, puisqu’il ne fait rien moins que pousser jusqu’à son paroxysme l’homosexualisation de cette icône gay qu’est, depuis longtemps, Saint Sébastien.

Mais plus question pour lui de se contenter de célébrer la grâce abandonnée aux flèches de ce saint dont l’histoire de la peinture a fait l’un des rares exemples de beauté masculine : devant la caméra de Derek Jarman, Sebastiane devient la proie du désir d’un beau capitaine qui l’envoie au martyre non pas parce qu’il est chrétien – comme le veut la légende – mais parce qu’il se refuse à lui… Cette démarche iconoclaste, cette façon de forcer l’Histoire à admettre en son sein une homosexualité toujours maintenue hors-champ des récits et des enseignements sur les grandes figures historiques, va devenir le cœur du travail de Derek Jarman pour les deux décennies à venir.

Ré-homosexualiser l’histoire

Cela ne signifie pourtant nullement que Derek Jarman va se contenter d’être un cinéaste militant gay. Mais tout en réalisant une œuvre qui, plus que toute autre à son époque, va prendre en compte les problématiques homosexuelles (revendications, visibilité, lutte contre le sida, colère…), Derek Jarman va aussi développer une ambition artistique, visuelle et esthétique très singulière, alimentée par sa connaissance parfaite de l’histoire de la peinture mais aussi des codes de l’art contemporain et du cinéma expérimental. Ce n’est pas pour rien que sa filmographie comporte à la fois une biographie du Caravage reproduisant à la perfection l’art de la lumière et des corps du grand peintre italien (Caravaggio, 1986) et des films dont la narration et la mise en scène n’ont rien à envier aux cinéastes les plus avant-gardistes et audacieux du moment (que ce soit The Garden en 1990 ou Blue en 1994).

De la même manière, Derek Jarman, tout en étant un activiste gay extrêmement actif – que ce soit dans sa vie ou dans ses films – ne se cantonne pas à ce combat : tout en ré-homosexualisant l’histoire (celle du Caravage, celle du roi anglais Edward II, celle du compositeur Benjamin Britten ou du philosophe Wittgenstein auxquels il consacre des films éblouissants), il se penche avec passion sur les sujets de société les plus contemporains. Il signe ainsi avec Jubilee (1977) le film étendard du mouvement punk avant de s’attaquer à la société de consommation, aux médias, à la lutte pour l’environnement et aux combats sociaux contre la politique de Margaret Thatcher. Jarman est l’un des opposants les plus virulents du gouvernement conservateur, surtout lorsque celui-ci fait adopter en 1988 la «clause 28» qui interdit tout «propagande» de l’homosexualité : c’est pour Jarman la confirmation que tous ses engagements se rejoignent.

Blue, un film testamentaire et sublime

Mais le plus important de tous ses combats, à partir de 1986 et de sa découverte de sa séropositivité, c’est la lutte contre le VIH. Présent sur tous les fronts dans cette bataille, Jarman en nourrit intimement son œuvre, signant des films en colère dont le plus emblématique est certainement le magnifique Edward II (1991), portrait d’un roi déchu et atrocement assassiné en raison de son homosexualité et défendu uniquement, dans un de ces anachronismes qu’adorait Jarman, par des militants du mouvement gay et anti-sida radical OutRage !

Le film le plus bouleversant, le plus sublime et le plus unique de Jarman, tout entier concentré sur le sida qui s’apprête à l’emporter, est à coup sûr son dernier, ce Blue testamentaire où, à travers un écran uniformément bleu qui est à la fois un hommage au peintre Yves Klein et la transcription de ce que voient désormais ses yeux devenus aveugles à cause de la maladie, il donne à son combat intime et collectif une force inouïe. Premier jalon d’une œuvre et d’une vie qui ont permis d’en arriver à ce point d’incandescence, Sebastiane, dans sa singularité un peu brouillonne, porte déjà en lui tout cela : c’est ce qui rend sa redécouverte si indispensable.

 

Sebastiane, mercredi 9 novembre 2016 à 22h au Luminor Hôtel de Ville, 20 rue du Temple-Paris 4

 

Didier Roth-Bettoni est l’auteur, aux éditions ErosOnyx, de la première monographie en français consacrée à Derek Jarman : Sebastiane ou saint Jarman, cinéaste queer et martyr (parue en novembre 2013)

 

Photo de Une : Sebastiane de Derek Jarman
Photo 2 : Edward II de Derek Jarman

Trackbacks/Pingbacks

  1.  Gilles Pastor et Derek Jarman : jarmania aiguë - Hétéroclite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.