David Bösch livre une mise en scène plutôt statique de l’opéra pourtant sulfureux de Franz Schreker, Les Stigmatisés (1918).

C’est Serge Dorny, le directeur de l’Opéra de Lyon, qui l’a affirmé lors de la conférence de presse de présentation de la saison 2015/2016, samedi 14 mars : «l’art, c’est prendre des risques». De fait, cette création scénique française de l’opéra Les Stigmatisés, présenté pour la première fois en 1918 à Francfort mais jamais interprété en France, présentait bel et bien un risque. En effet, Franz Schreker (1878-1934), malgré les succès publics de son vivant, est depuis longtemps tombé dans l’oubli, en partie à cause de l’ostracisme dont les nazis firent preuve à l’égard de ce compositeur juif dont ils jugeaient la musique «dégénérée».

Faisant suite à une lente résurrection de l’œuvre (notamment à Salzbourg en 2005 puis à Los Angeles en 2010), l’Opéra de Lyon a eu la bonne idée de produire et ressusciter cet opéra. La musique est belle et le digne héritier de Wagner qu’est Schreker nous offre une partition subtile et d’une richesse sonore inouïe. Mais la mise en scène de David Bösch, hélas, est décevante.

Le prélude est pourtant prometteur et constitue en un défilé d’avis de disparition de jeunes femmes et d’enfants qui prend aux tripes. L’utilisation de la vidéo parvient même à nous plonger au cœur de l’horreur et évoque l’univers des films d’épouvante ; on songe alors à la jeune fille séquestrée au fond d’un puits dans Le Silence des agneaux (1991) ou aux victimes de The Poughkeepsie Tapes (2007).

L’île de la tentation

Le rideau s’ouvre sur la table du banquet où la noblesse décadente génoise boit et mange au milieu de sous-vêtements féminins, vestiges des orgies avec les innocentes victimes de leurs rapts. À cet instant, nous ne sommes pas loin des 120 journées de Sodome du marquis de Sade. Cette noblesse organise ses bacchanales sur une île, L’Elysium, dédiée à la beauté et à l’art. Son concepteur, le riche mais bossu et repoussant Alviano, n’y met pas les pieds de peur d’offenser le lieu par sa laideur.

les stigmatisés de franz schreker david bosch opera lyon heteroclite copyright Bertrand Stofleth

Au premier acte, le disgracieux Alviano, qui veut offrir son île au peuple de Gênes, rencontre la peintre Carlotta. Celle-ci perçoit la beauté de son âme et désire la dépeindre. Pour la première fois, Alviano rencontre l’amour. Le décor est beau, sombre, l’amour naît sur les restes orgiaques. Pour autant, le jeu scénique reste assez statique.

Au deuxième acte, dans une espèce de hangar, le licencieux noble Tamare plaide auprès du duc Adorno, la sauvegarde de l’île de la débauche. Puis, après un changement de tableau, Carlotta peint Alvaro. La scène de séduction par excellence ! Malheureusement, David Bösch délaisse ses acteurs-chanteurs au profit de la vidéo, dont il fait un usage plus esthétique que réellement pertinent, voire superflu et redondant par rapport au livret (comme lorsqu’il projette à l’écran un gros plan de mains lorsque Carlotta évoque un tableau de mains). 

les stigmatisés franz schreker david bosch opera lyon heteroclite copyright Bertrand Stofleth
Au troisième acte (plus réussi), Carlotta délaisse Alviono pour Tamare et la noblesse accuse le malheureux Alviano des maux dont souffre Gênes, des rapts et des viols qui s’y multiplient. Dans un final déchirant, le pauvre bougre cherche sa bien-aimée dans les paillasses des séquestrées.

Une mise en scène qui manque de souffle

Les Stigmatisés offre des lectures multiples ; mais David Bösch les esquisse toutes sans aller au bout d’aucune d’elles. On retiendra néanmoins de cette production une belle scénographie et des décors remarquables. Mais si, vocalement, nul n’a démérité (Charles Workman en particulier excelle dans le rôle d’Alviano), il semble que le statisme de la mise en scène ait gagné les chanteurs comme l’orchestre et sa direction (assurée par Alejo Pérez). L’ensemble manque d’enthousiasme et de contraste, alors même que tous les ingrédients du succès sont réunis.

Si on ne peut que se réjouir que Les Stigmatisés entre au répertoire de l’Opéra de Lyon, on regrettera donc cependant que cette production n’ait pas su embraser la scène avec le souffre que contiennent le livret et la partition.

 

Les Stigmatisés de Franz Schreker, jusqu’au 28 mars à l’Opéra de Lyon, 1 place de la Comédie-Lyon 1 / 04.69.85.54.54 / www.opera-lyon.com

 

Photos © Bertrand Stofleth

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