Marco Vidal est l’auteur du livre Fist, paru en début d’année aux éditions La Découverte.

fist marco vidal heteroclitePourquoi écrire un livre sur le fist-fucking ? Était-ce pour rendre cette pratique plus visible et intelligible ?

Marco Vidal : J’ai écrit ce livre par pure curiosité : je voulais comprendre ! J’ai découvert l’existence de cette pratique dans un entretien paru il y a bien des années dans le magazine Gai Pied. J’étais assez jeune alors et cette découverte m’a laissé la curiosité d’en savoir plus, pas vraiment l’envie d’essayer, mais un désir de comprendre. C’était tellement en dehors de ce que j’imaginais du plaisir que cela m’intriguait. Ensuite, dans ma vie adulte, j’ai eu l’occasion de l’expérimenter occasionnellement. Mais cela n’a pas répondu à mes questions. Alors je les ai posées sur la table et je me suis dit : enquêtons !

Fist, de par sa forme, ses nombreux exemples et anecdotes, dédiabolise le fist-fucking au point de le rendre assez commun. Était-ce là une volonté de votre part ?

Marco Vidal : Commun, je ne dirais pas ça. Mais j’avais à vaincre un préjugé. Parlez donc de fist-fucking à quelqu’un (j’ai envie de dire, à peu près n’importe qui) et vous verrez tout de suite la grimace. Au mieux, son visage se rembrunit (un mot un peu tombé en désuétude, mais qui dit bien la contrariété, c’est-à-dire le contraire de la lumière et de la joie du fist). Pourtant, la littérature sur le fist contient de la joie. Je pense notamment à la belle étude de Gayle Rubin sur Les Catacombes de Steve McEachern. C’est un texte qui déborde de vitalité, d’intelligence, de délicatesse.

Et je crois que c’était le défi à relever : parler du fist sans le cortège de violences et d’obscénités qui l’entoure, sans la douleur que chacun ressent intuitivement à l’idée d’une main pénétrant le rectum. J’accepte donc le terme de «dédiaboliser», si on ne l’entend pas au sens de prosélytisme, mais vraiment dans son sens étymologique. Le diable, c’est le séparateur et j’ai voulu introduire à nouveau le fist, non pas dans la sexualité (il y est déjà) mais dans l’amour.

Considérez-vous aujourd’hui le fist-fucking comme une simple pratique sexuelle ou également comme un acte queer et donc militant ?

Marco Vidal : Ne mélangeons pas tout. Le fist est incontestablement transgenre. Il se pratique entre hommes, entre femmes, entre hommes et femmes. Surtout, chacun y a la place qu’il souhaite, place réversible puisque chacun a la possibilité d’y être top ou bottom. C’est la raison qui me fait dire que c’est une pratique sans phallus. La valeur symbolique du phallus, c’est d’assigner des places aux partenaires, en les enfermant dans une position active ou passive, avec toutes les connotations de ces mots. Le moindre coup d’œil montre l’extraordinaire égalité, j’ai envie de dire l’éblouissante égalité du fist, une pratique qui appelle des précautions incroyables, une véritable ascèse pour soumettre l’impatience du désir aux puissances et au plaisir du partenaire. Ce n’est pas un acte militant, mais je crois que c’est une expérience qui change les rapports amoureux.

Lors de l’élaboration de votre livre, avez-vous rencontré à travers vos lectures, vos recherches, des témoignages de femmes adeptes du fist-fucking ?

Marco Vidal : Je le dis clairement, non. Pour le fist vaginal, j’ai du passer par la littérature. J’aurais souhaité cette expérience. Sans doute fallait entrer dans des cercles plus fermés. Cela devenait compliqué.

Pensez-vous que cette une pratique soit encore cachée ou taboue en dehors du milieu gay ?

Marco Vidal : À l’évidence. On peut dire qu’on est gay. On le dit même très volontiers dans beaucoup de milieux. Le mariage pour tous a apporté une sorte de sacrement civil à l’homosexualité. Mais dire qu’on pratique le fist-fucking, cela me paraît (et de l’aveu même des adeptes que j’ai rencontrés) toujours difficile. La pratique reste entourée de soufre. La sodomie, qui a pu conduire au bûcher, est devenue une pratique somme toute banale, mais cela a demandé largement plus de cinquante ans. Et cinquante ans, c’est tout juste l’horizon de visibilité du fist. Alors, patience !

 

 

Caché

Derrière le pseudonyme de Marco Vidal se cache un professeur de philosophie qui tient à son anonymat (c’est d’ailleurs la raison pour laquelle aucune photographie de lui n’illustre cette interview). Écrire sous pseudonyme lorsqu’on tente de donner de la visibilité à une pratique encore taboue peut sembler paradoxal. Certains critiques de Fist (comme la théoricienne queer Marie-Hélène Bourcier, dans une chronique dans l’émission Bang Bang sur la radio belge Pure FM) n’ont d’ailleurs pas manqué de le reprocher à son auteur.

Il s’en justifie dans les termes suivants : «larvatus prodeo (j’avance masqué), disait Descartes. Le masque est une distance. Écrire un livre sur le fist où l’on dit «je», c’est exposer son livre à être reçu comme autofiction. L’autofiction n’est pas seulement un genre littéraire dominant depuis une quarantaine d’années, c’est devenu un mode de lecture. Si j’assume l’autofiction de Fist, je refuse qu’on l’y réduise. C’est aussi un texte littéraire, une enquête sociologique, un livre d’histoire. C’est un objet hybride qui appelle des lectures hybrides, et surtout pas enfermées dans des limites réductrices».

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