Farinelli-XXIe-Sexe est un spectacle qui prend pour sujet le contre-ténor Paul Emerson et sa volonté de faire redécouvrir l’art et la voix des castrats. Mais cette pièce captivante pose aussi la question du vrai et du faux dans l’art.

Les castrats, qui sont au cœur du spectacle Farinelli-XXIe-Sexe, ont été un véritable phénomène de société de la période baroque. Repérés très jeunes pour leurs qualités vocales, ils étaient mutilés avant l’adolescence par une ablation des testicules ou par une section du cordon spermatique, afin qu’ils développent une voix extraordinaire. Ainsi privés des transformations physiologiques liés à la puberté (dont l’abaissement du larynx), les castrats possédaient une voix certes aiguë, mais en rien comparable avec celle des femmes, selon les témoignages d’époque. En raison de leur disparition progressive au cours du XIXème  siècle, il nous est impossible aujourd’hui de nous représenter la spécificité de ces voix.

Dans la seconde moitié du XXème siècle, des artistes tels que Nikolaus Harnoncourt, Christopher Hogwood ou  William Christie, pour ne citer qu’eux, partent à la redécouverte de la musique baroque en s’appuyant sur des études historiques pour s’approcher au plus près d’une interprétation authentique. Ces noms de baroqueux illustres ont éclipsé celui d’un contre-ténor inconnu, caché sous le pseudonyme de Paul Emerson (1951-1978). C’est à New York que Pierre-Alain Four, le concepteur de Farinelli-XXIe-Sexe, entend parler pour la première fois de cet artiste ; c’est également dans cette ville qu’il recueille le témoignage de sa compagne. Le spectacle est ainsi né d’une forme de mise en abyme : la volonté d’exhumer un artiste oublié, qui était lui-même en quête des castrats disparus et du plus célèbre d’entre eux, Carlo Broschi, dit Farinelli (1705-1782).

Farinelli-XXIe-Sexe ensemble boréades

Les contradictions de l’être et du paraître

Créé au Théâtre des Marronniers à Lyon en janvier 2015 et présenté ce mois-ci à Grenoble dans le cadre du festival Les Détours de Babel (en partenariat avec le festival Vues d’en face), Farinelli-XXIe-Sexe est, après Hendrix-XVIIe-Ciel, le deuxième volet d’une trilogie conçue par l’ensemble Boréades autour du triptyque «castrats / divas / rockeur», qui se conclura en septembre avec une nouvelle création présentée au festival d’Ambronay.

Le spectacle n’est pas une simple biographie de Paul Emerson, qui connut un destin tragique. Il est aussi une réflexion sur l’être et le paraître. Car Emerson n’a pas hésité à réécrire ses origines pour percer dans le New York artistique des seventies, laissant même planer le doute sur son éventuelle émasculation. Aujourd’hui, avec le regain affirmé du baroque et la multiplicité des contre-ténors, la question ne se pose plus, bien que la fascination qu’exercent sur le public des artistes comme Philippe Jaroussky ou Max-Emanuel Cencic  ne soit sans doute pas sans lien avec l’ambiguïté d’une voix d’alto dans un corps masculin.

Farinelli-XXIe-Sexe ensemble boréades

Ambiguïté de genre, ambiguïté de la réalité, ambiguïté de l’art : tout ceci se mêle dans un spectacle passionnant, troublant, où les allers-retours entre ces deux figures (Farinelli et Paul Emerson) plongent dans le doute le spectateur, qui ne sait plus ce qui relève de la vérité, de la légende ou de l’art. Car, pour Pierre-Alain Four, «la démarche des baroqueux est un magnifique oxymore. Cette volonté d’être au plus près de la réalité historique est l’antithèse d’une conception de l’art où l’émotion doit primer, où le vrai n’a pas sa place. Et c’est en cela que cette démarche est séduisante : les baroqueux nous donnent à entendre une musique «vraie» que personne n’a jamais entendue. Et comme il n’y a personne pour témoigner que le vrai est vrai, cela stimule l’imagination».

Farinelli-XXIe-Sexe ensemble boréades

Pour prolonger cette ambiguïté, entre Claudine Charnay (vraie comédienne), Paulin Bündgen (vrai contre-ténor), Nolwenn Le Guern et Étienne Galletier (vrais instrumentistes), c’est le théorbe et la viole de gambe qui se travestissent. Grâce à une collaboration avec l’Institut de recherche et coordination acoustique/musique (IRCAM) et à l’utilisation d’un dispositif de modification du son,  ces instruments ne font pas entendre les sons qu’on attend d’eux, comme pour faire écho à ces voix qui ne correspondent pas aux corps qui les produisent. Quelle n’est pas ainsi notre surprise d’entendre soudain le grave velouté de la viole céder la place au son d’une guitare électrique ! Dans une parfaite adéquation du fond et de la forme, Farinelli-XXIe-Sexe bouscule ainsi les apparences et nous invite à nous interroger sur la porosité des frontières entre le masculin et le féminin mais aussi entre le vrai et le faux.

 

Farinelli-XXIe-Sexe, vendredi 8 avril à la salle Messiaen, 1 rue du Vieux Temple-Grenoble / 04.76.89.07.16  / www.detoursdebabel.fr

 

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