Via un fanzine, un webzine et des soirées, le collectif parisien Barbi(e)turix promeut depuis dix ans la culture lesbienne. En 2016, les filles poussent les murs de la capitale et délocalisent leur célèbre soirée Wet For Me à Lyon. Rencontre avec Rag, membre du collectif et Dj résidente.

Barbi(e)turix se définit comme un collectif qui met en lumière «la culture lesbienne et féminine». On s’étonne de ne pas lire «féministe». Quelle définition faites-vous de «féminine» ?

Rag : On est féministes, entièrement, de par notre travail, nos actions et notre militantisme. Je pense qu’on a choisi cette tournure de phrase dans un esprit plus «pop culture» que militant. C’est-à-dire que quand on dit «féminine», on fait davantage référence aux soirées que l’on organise. Ce n’est pas moi qui ai choisi cette définition, donc je ne suis pas sûre de l’idée initiale. Mais je l’interprète comme ça. Au début, Barbi(e)turix, c’était très fun, très girl power, très pop culture. Lors des soirées, on parlait d’artistes «féminines» ; il s’agissait de mettre en avant cette culture féminine-là. Le militantisme et l’aspect féministe transparaissaient moins. Il ne faut pas oublier que Barbi(e)turix a été créé il y a plus de dix ans et qu’en 2004, le terme «féministe» n’avait pas tout à fait le même écho qu’aujourd’hui.

Vous vous définissez pourtant comme des riot grrrls. C’est très militant.

Rag : Oui, parce qu’on est issue de cette culture-là. On est née des cendres de la culture riot grrrl, d’un mouvement très girl power qui cherche à mettre les femmes en avant et qui incite à assumer ce que l’on est. Mais attention : il y a aussi des garçons que l’on considère riot grrrls. Riot grrrl, c’est un terme, plus qu’un genre.

Qu’est-ce qui fait qu’un-e artiste suscite votre intérêt ? Le fait d’être une femme est-il suffisant pour piquer votre curiosité ?

Rag : Non, pas vraiment. La tendance du moment étant au queer, ce qui nous importe, c’est plus la revendication de l’héritage du girl power que le fait d’être une femme. Ensuite, pour qu’on ait envie de le ou la mettre en avant, l’artiste doit bien sûr s’inscrire dans un courant musical qui nous corresponde, mais aussi dans un courant artistique et politique pertinent. Et puis, tout simplement, c’est également une question de feeling et de coups de cœur musicaux.

Quelle place ont les femmes, aujourd’hui, en France, dans les musiques électroniques ?

Rag : Vaste question ! Les médias en parlent de plus en plus, depuis environ deux ans. En France, les artistes Dj femmes ne sont malheureusement pas mises en avant au même titre que leurs confrères masculins. Il y a un vrai problème de parité. Elles sont moins programmées et donc moins visibles. Mais les choses s’améliorent. Notre travail, et pas uniquement le nôtre – car il y a beaucoup de collectifs qui œuvrent pour les mêmes causes que nous – consiste à taper du poing sur la table et à mettre en avant, de manière pédagogue, des artistes féminines.

Rag mix

On constate aujourd’hui que ces soirées cartonnent, car ces artistes font vraiment du bon travail, de la bonne musique. Du coup, certains programmateurs et certaines programmatrices commencent à s’y intéresser et, surtout, font attention à la mixité de leurs line-ups. Il y a donc du progrès, en tout cas à Paris. Mais beaucoup de travail reste à faire, car j’ai l’impression qu’en région, c’est encore compliqué.

Pourtant, on aurait pu croire, grâce à des pionnières comme Miss Kittin ou Chloé, que la place des femmes était acquise, que le tour était joué.

Rag : Ce n’est pourtant pas le cas, loin de là ! En réalité, les Dj’s que vous citez ont ouvert une brèche, tracé une voie. Mais elles se comptaient sur le doigt d’une main. Miss Kittin, Sextoy, Chloé… Et c’est à peu près tout, au moins pour les principales. Avant elles, il n’y avait pas d’artistes femmes dans les musiques électroniques. Il n’y avait que des divas disco qui étaient managées pour le regard masculin.

La promotion des femmes dans les musiques électroniques, c’est une des raisons d’être des soirées Wet For Me ?

Rag : Complètement. C’est notre façon de militer : programmer majoritairement des artistes féminines. Bien sûr, il y a aussi des garçons parce qu’on aime leur musique ! Mais les Wet For Me sont créées pour ça et elles ont encore lieu d’être. Tout comme le festival Les Femmes s’en Mêlent, qui s’inscrit dans un registre plus pop et rock’ n’roll, doit continuer à exister !

Rag portraitJe crois par ailleurs que vous n’aimez pas trop le terme «Djette»…

Rag : En effet. À Barbi(e)turix pour parler des artistes femmes, on utilise toujours le mot Dj et jamais Djette. On fait très attention à cela, même si, parfois, cela nous échappe. Clara 3000, une artiste avec qui nous travaillons souvent via le label Kill the DJ, a une formule avec laquelle je suis complètement d’accord : «la différence entre Dj et Djette, c’est la même qu’entre une cuisine et une kitchenette».

Ce terme est très réducteur. Le suffixe «-ette» est un diminutif : une Djette, c’est un petit Dj ; c’est la fillette mignonne qui joue de la musique. Non, nous ne sommes pas ça ! Une femme derrière des platines, c’est une Dj à part entière. Alors oui, on va peut-être avoir du mal à féminiser le mot Dj, parce que c’est un terme anglo-saxon. Pour moi, le mot Dj est neutre, ni masculin, ni féminin. Dans l’inconscient de beaucoup de gens, ce mot reste masculin, parce qu’on ne voit que des hommes aux platines, mais j’espère que le terme va évoluer vers plus de neutralité.

Vous délocalisez aujourd’hui les Wet For Me en investissant, pour la première soirée «hors les murs», le Transbo Club à Lyon. Pourquoi ?

Rag : Parce que les murs de la Wet For Me sont trop proches : on fait sold out à chaque fois ! On réunit entre 1500 et 2000 personnes à chaque soirée.

Ces soirées «hors les murs», c’est parce qu’il n’y a plus de place dans les murs de la capitale ?

Rag : Exactement ! On a aussi constaté qu’il y a beaucoup de filles qui prennent des trains pour venir à la Wet For Me parisienne, qui viennent de région ou de l’étranger, de Bruxelles, de Cologne… Donc on s’est dit que c’était peut-être à nous de nous déplacer. On a certaines accointances avec Lyon ; des filles du crew connaissent des Lyonnaises. On a découvert aussi que Lyon était la deuxième ville de France à lire notre webzine ; on a donc un solide lectorat dans la région Rhône-Alpes. Mais Lyon nous plaît aussi par son vivier de collectifs et parce que la culture des musiques électroniques y est très forte. Il y a le festival Nuits Sonores, Miss Kittin qui vient de Grenoble… C’est une région très imprégnée par les musiques électro.

Comment s’est déroulée l’organisation de la Wet For Me à Lyon ?

Rag : Je voulais vraiment délocaliser la Wet. Non pas la modifier, mais offrir aux filles des artistes qu’elles n’ont pas forcément l’occasion de voir. Je pense notamment à JD Samson, qu’on connaît bien désormais et qui est hyper-contente de venir à Lyon. Nous avons aussi programmé Clara 3000 et Calling Marian, une Dj lyonnaise qui mixe aux soirées La Chatte. On a écouté ce qu’elle faisait et elle correspond tout à fait aux artistes qu’on aime. Et puis je ferai aussi un mix, parce que je suis résidente de la Wet For Me.

Dans l’élaboration de cette soirée, vous avez souhaité travailler avec les acteurs locaux ?

Rag : Complètement. Loin de nous l’idée d’arriver en conquérantes. On est ravies de prendre contact avec les locaux, de découvrir les collectifs lyonnais, les artistes. C’est un plaisir, et puis c’était surtout une vraie envie de travailler avec eux. On aime l’idée de lier des connexions à droite, à gauche. C’est un échange de bons procédés et surtout de bonne musique.

Que pensez-vous de la programmation de Nuits Sonores cette année ?

Rag : Ils ont une programmation queer pendant une nuit entière (voir pages 16-17) ! Je les félicite de ce choix, vraiment. J’ai eu pour ma part la chance de jouer à Nuits Sonores il y a trois ans avec Les Femmes s’en Mêlent. Mais c’était assez étrange, parce qu’en dehors de la soirée d’ouverture durant laquelle nous étions programmées, il n’y avait que cinq femmes sur cent artistes ! C’était un peu bancal. Mais je crois qu’il y a de leur part une réelle volonté, intelligente et bienveillante, de faire un peu plus attention à la parité dans les programmations.

 

 

Wet For Me hors les murs, avec Clara 3000, JD Samson, Calling Marian et Rag, vendredi 20 mai au Transbo Club, 3 boulevard Stalingrad-Villeurbanne

www.barbieturix.com

 

Photos © Marie Rouge

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