À l’occasion de la projection du film Lutine, qui traite du polyamour, rencontre avec sa réalisatrice, Isabelle Broué, qui nous aide à mettre des mots sur les enjeux d’une théorie et d’une pratique amoureuses souvent mal comprises.

Une réalisatrice décide de tourner, là maintenant, tout de suite, un documentaire sur le lutinage – aussi appelé polyamorie, polyamour ou encore art des amours plurielles… Lutine est une comédie documentaire ou, plus exactement, une comédie et un documentaire. Jouant avec les émotions et les sentiments, brouillant les pistes entre réalité et fiction, son héroïne prend des risques dont elle ne mesure pas toujours les conséquences… Son couple y résistera-t-il ? Finira-t-elle son film ? Isabelle Broué, la réalisatrice de Lutine, nous en dit plus.

 

Dans votre film, il est question de définir une pratique et une éthique amoureuses, qu’on nomme communément « polyamour », mais votre film propose d’autres termes : « lutinage » et « polyamorie ». Pouvez-vous expliquer ces nuances ?

« Lutinage » est un mot créé par Françoise Simpère (1) à partir du verbe « lutiner » qui, en ancien français, signifie « charmer », « faire la cour », mais aussi en référence au monde secret des lutins, à la fois souterrain, ludique, coquin, et qui peut inquiéter les gens qui vivent en surface. Le vocable « polyamour » a été, à mon sens, mal adapté du mot originel « polyamory », créé aux États-Unis à la fin des années 90 : si les Américains avaient voulu parler d’amour au sens de « être amoureux », ils auraient créé « polylove ».  C’est pourquoi je préfère franciser « polyamory » en « polyamorie ».

 

Est-ce parce que le terme « amour » est équivoque que la polyamorie est souvent mal comprise ?

C’est possible. Dans « polyamour », les gens entendent « amour » et pensent à « passion amoureuse », qui n’est qu’une des nombreuses formes que peut prendre l’amour. Or la polyamorie, ça n’est pas « vivre plusieurs amours », mais la possibilité de vivre simultanément plusieurs relations intimes – amoureuses ou non, sexuelles ou non – de manière consensuelle et éthique. Autrement dit, que toutes les personnes concernées soient au courant et d’accord, et s’engagent à prendre soin de leurs relations.

 

Mais dans la polyamorie, il y a souvent un couple primaire autour duquel gravitent en parallèle d’autres relations, non ? Il existe une hiérarchie des amours ?

Ce modèle, c’est une forme de polyamorie, qu’on appelle la polyamorie « hiérarchique ». En réalité, il y a autant de formes de polyamorie que de personnes, et même que de relations poly.

 

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Quelles sont alors ces différentes formes de polyamour ?

Ce qui rassure le plus les gens, me semble-t-il, c’est cette polyamorie « hiérarchique », assez proche de ce que l’on appelle traditionnellement le couple libre, avec un couple « pivot », parfois des enfants : les fameuses amours nécessaires et contingentes de Sartre et Beauvoir. Mais il existe aussi la « triade », ou le « trouple » : des gens qui vivent une relation à trois dans laquelle chacun.e est en relation avec les deux autres. Ou les relations « en V » : une personne au centre, en relation avec deux autres. On parle de « polyfidélité » quand plusieurs personnes sont exclusives ensemble : comme un couple, mais à plus que deux. On peut être « solo-poly » : principalement célibataire, avec des relations multiples. On parle d’« anarchie relationnelle », quand un individu choisit d’être en relation avec plusieurs personnes, sans priorité de l’une ou l’autre.

 

Aussi, il me semble que ce que le grand public ne comprend pas, c’est ce qu’il y a en pratique derrière. Comment gérer ces différentes relations au niveau de la logistique et des affects ?

Évidemment, c’est là que cela devient difficile. La théorie, c’est bien beau, mais en pratique, quand vous êtes le soir chez vous et que la personne que vous aimez est en train de faire l’amour avec quelqu’un.e d’autre, ça peut être plus compliqué à gérer. On développe alors des outils de gestion des émotions, de communication positive et non violente. La plupart des poly ressentent de la  jalousie : la seule différence, c’est qu’on ne vit pas ce sentiment comme une fatalité face à laquelle on ne peut rien faire, mais qu’au contraire, on le travaille. Il peut naître d’une peur de l’abandon, de la perte, d’un sentiment d’exclusion, ou bien de la comparaison. Il réveille des insécurités. On ne nie pas les ressentis désagréables : on accueille nos émotions comme des alliées qui nous aident à avancer. On cherche ensemble des solutions pour que chacun.e se sente en sécurité. Cela demande de la patience, du temps et de l’énergie.

 

Finalement, à part les scènes comiques où l’on ne sait plus si les comédien.ne.s jouent un personnage ou leur propre rôle, traduisant de ce fait la complexité de mettre en place les rôles tenus pour chaque partenaire dans ce système amoureux, votre film, me semble-t-il, met davantage en avant l’aspect positif de la polyamorie et peu les inconvénients pratiques, la complexité qu’elle engendre ?

Le point de départ du film était d’interroger des personnes qui ont choisi la polyamorie en conscience, qui la vivent bien et l’assument. Mon contrepoint est dans la comédie. D’un côté, l’aspect documentaire qui donne une vision positive, et de l’autre, la comédie qui met en avant les difficultés concrètes. La théorie dans le documentaire, et la pratique dans la comédie. Après, c’est vrai que le film n’entre pas dans le détail de la gestion au quotidien. Ce sera le sujet de mon prochain film !

 

En quoi cette philosophie de l’amour va-t-elle de pair avec le combat féministe ?

Pour moi, la polyamorie est intrinsèquement féministe. Car à la base même, chaque partenaire a les mêmes droits, quels que soient son âge, son sexe, ou son orientation sexuelle. C’est un combat « pour les femmes » et non pas « contre » les hommes. Nous sommes à mon sens, tou.te.s victimes du patriarcat, même si ce n’est bien sûr pas au même degré. Un de mes objectifs, c’est que le mot « féministe » soit inclus dans la définition même de la polyamorie.

 

On parle aussi d’ « altruisme », de « bienveillance » au sein de chaque relation. Ne trouvez-vous pas que ces notions sont paradoxales pour une théorie et une pratique amoureuses qui prônent l’individualité et la liberté totale de vivre ce qu’un individu a à vivre ?

C’est là qu’on entre dans la gestion pratique de la théorie : chaque être humain est libre fondamentalement. En revanche, on est aussi interdépendant.e.s. À la fois je suis libre et je revendique cette liberté, et en même temps, je suis en relation avec quelqu’un qui éprouve pour moi des sentiments, que je partage, et envers lequel j’ai des engagements. Mes actes ne sont pas neutres et peuvent réveiller chez l’autre des insécurités. D’un autre côté, mes insécurités peuvent aussi empiéter sur son espace de liberté. On est au croisement du respect de la liberté de l’un.e, et du devoir de tenir compte des insécurités et des peurs de l’autre.

 

Donc finalement au croisement, on trouve le dialogue, non ?

Oui, la communication positive, non violente, l’accueil des émotions.

 

Françoise Simpère définit le lutinage comme « l’art des amours plurielles ». Faut-il entendre ce mot comme un « artifice », un « artisanat », quelque chose qu’on s’efforce de modeler et donc parfois avec difficulté, ou comme une pratique « poétique » et libératrice ?

Pour moi, « art » s’entend au sens d’ « artisanat ». La polyamorie est un art qui se travaille, un apprentissage. On peut apprendre à mieux vivre ses amours. Quant à une pratique « libératrice », ça m’embêterait que les gens pensent que l’idée est de les convaincre que c’est « mieux ». Ce n’est pas un mode de vie adapté à tout le monde : pour certain.e.s personnes, ce sera naturel et évident, pour d’autres, plus difficile. Mon désir avec ce film, au-delà bien sûr de faire passer aux spectateurs un agréable moment de cinéma, est qu’ils découvrent que c’est possible, qu’on peut vivre en polyamorie, et que, si on le souhaite, on peut apprendre à gérer ses émotions et ses insécurités. On peut entendre « l’art des amours plurielles » comme un « art de vivre ».

 

Mais le mot « art » inclut les notions de beauté, d’esthétique, non ? Quand Kierkegaard définit le libertinage, il parle d’amour « esthétique »  par exemple… Et puis, c’est prodigieux de parvenir à orchestrer toutes ces relations, il y a quelque chose de l’ordre de l’œuvre d’art, non ?

Ce qui me gêne dans cette conception, ce sont les mots « œuvre d’art » et « parvenir ». Parce que ce que nous apprennent les amours plurielles, c’est de vivre au présent, de ne pas faire de projections sur l’avenir. J’ai un engagement au jour le jour… de fidélité, au sens de « fiabilité »,  de sincérité, de faire attention à l’autre, à la relation. J’avance pas à pas, au temps présent. Chacun.e de nous est créateur ou créatrice de sa propre vie : on se pose la question de savoir quel genre de relations on a envie d’avoir et quelles sont celles qui nous conviennent à nous, indépendamment de modèles pré-établis. On invente de nouvelles façons de vivre nos relations amoureuses.

 

Lutine
Projection à 20h, précédée d’un « apéro poly » de 18h à 20h et suivie d’une discussion avec la réalisatrice, Isabelle Broué, mercredi 15 décembre à 19h à La Méduze, 26 rue Sergent Blandan-Lyon 1
3€ (+ adhésion 2€)
www.lutinelefilm.com
 

(1) Françoise Simpère, théoricienne de la polyamorie, a publié Aimer plusieurs hommes (aux éditions de La Martinière) en 2002 et Guide des amours plurielles (aux éditions Pocket) en 2009, deux ouvrages malheureusement épuisés.

 

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