« Mémoires minoritaires », un cycle d’événements réunissant deux projections, une exposition et deux ateliers numériques participatifs à la Bibliothèque du 7ème Jean Macé, tente d’enrichir notre mémoire commune des luttes LGBT, queers et féministes.

Depuis le 27 janvier et jusqu’au 25 février, la Bibliothèque du 7ème Jean Macé à Lyon accueille Mémoires minoritaires, «un cycle d’événements dédiés à la co-construction d’une mémoire des minorités sexuelles à l’heure du numérique». Mémoires minoritaires s’inscrit dans un programme plus large initié par la Bibliothèque municipale de Lyon, lancé en novembre et qui s’achèvera le mois prochain : Démocratie – Rêver, penser, agir ensemble propose, au sein du réseau des bibliothèques lyonnaises – celle de la Part-Dieu comme celles d’arrondissement – un vaste ensemble de réflexions, de débats, de conférences, de rencontres et de projections autour de la participation démocratique et de l’implication dans la vie de la Cité.

Face aux déplorations rituelles sur la perte du «Commun» et du sens du collectif qui menacerait nos sociétés contemporaines, Mémoires minoritaires fait donc vivre l’autre pôle de l’idéal démocratique, idéal en perpétuelle tension entre deux objectifs parfois difficilement conciliables : la règle de la majorité et le respect des droits des minorités.

«Bienveillance» de la Bibliothèque municipale

On doit cette initiative à Marguerin Le Louvier, médiateur numérique d’une trentaine d’années qui travaille à la Bibliothèque du 7ème et qui a conçu et programmé ce cycle d’événements. Sans être véritablement militant («je ne suis investi dans aucune asso», reconnaît-il), il est très actif et très suivi sur Twitter et Facebook et défend sur les réseaux sociaux un point de vue résolument queer, féministe et antiraciste (ainsi qu’une passion pour le cinéma en général et la franchise Alien en particulier). Pour Mémoires minoritaires, il a réuni cinq événements autour des traces que les mouvements LGBT, queer et féministes ont laissé dans l’Histoire et de la réappropriation de ce passé par leurs héritier-e-s d’aujourd’hui.

À l’heure où les questions minoritaires (LGBT, mais pas seulement) sont désormais jugées «sensibles» car susceptibles de déclencher polémiques et contestations, à l’heure aussi où certaines institutions publiques rechignent à se mouiller (voir par exemple l’actuelle exposition sur l’histoire du mariage aux Archives de Lyon d’où le mariage pour tous est quasiment absent) et rendent tabou un mot tel que «genre», la proposition de Marguerin Le Louvier a été accueillie favorablement par sa direction, ce qui ne l’a pas surpris outre mesure.

«J’ai senti plutôt de la bienveillance de la part de la Bibliothèque municipale de Lyon vis-à-vis de ces thématiques. C’est particulièrement vrai à la Bibliothèque du 7ème Jean Macé, qui accueille depuis plusieurs années des projections de documentaires durant le festival du film queer Écrans Mixtes et où le personnel est, de ce fait, sensibilisé. Et le public des bibliothèques, même quand il n’est pas directement concerné par ces questions, est hyper-curieux et toujours étonnant».

Cartographie interactive

Vendredi 27 janvier, le Collectif lesbien lyonnais (C2L) a ainsi animé un «atelier de cartographie numérique» permettant de visualiser les lieux où une présence lesbienne s’est manifestée à Lyon : les bars, les boîtes, les locaux associatifs, les squats mais aussi plus globalement les manifestations, les groupes et associations, les publications (tracts, fanzines…), les fêtes et les soirées…  Chacun (et surtout chacune, de fait) pouvait participer à cet atelier en apportant un souvenir (photo, tract, flyer, enregistrement sonore…) constitutif de cette mémoire lesbienne et en le localisant ensuite sur OpenStreetMap, une alternative sous licence libre à GoogleMap qui permet de collecter des données libres et réutilisables.

L’atelier s’inscrivait dans une démarche entamée par le C2L depuis juin, qui vise à «constituer une mémoire militante, sociale, sexuelle et révolutionnaire à l’échelle d’une ville» en récoltant «des témoignages de lesbiennes (et autre asocial-es : bi-es, trans, travailleuses du sexe et queers)». Il a fait l’objet d’une restitution et d’une présentation au public en fin de journée lors du vernissage de l’exposition Stonewall – Mythes, origines et réception d’un mouvement populaire, qu’on pourra voir à la Bibliothèque du 7ème tout le mois de février.

Retour à Stonewall

Depuis qu’elle a vu le jour il y a cinq ans, cette exposition sur les fameuses émeutes new-yorkaises de juin 1969 a beaucoup tourné (on a pu la voir par exemple cet automne à l’Université Lyon II). Initiée par le C2L et les associations Chrysalide et Rimbaud, elle parvient à apporter un éclairage neuf sur cet événement fondateur que l’on croit bien connaître «en mettant en lumière ses figures de proue, encore trop peu connues en France : Sylvia Rivera, Marta Shelley ou encore Barbara Gittins».

Autant d’actrices majeures de cette révolte qu’il est indispensable de remettre en avant face aux tentatives de réécriture de l’Histoire et d’effacement des activistes femmes et/ou de couleur, tentatives illustrées récemment par le film Stonewall (2015). Cette grosse production du réalisateur bourrin Roland Emmerich (Independence Day, Godzilla…), lui-même gay, a été très critiquée lors de sa sortie pour son choix de raconter cet événement séminal à travers les yeux d’un jeune homo blanc très lisse et très propret. En bon cinéphile, Marguerin Le Louvier précise d’ailleurs qu’il existait déjà un film homonyme du réalisateur anglais Nigel Finch (1995), plus fidèle à la réalité historique dans sa représentation de la diversité des manifestant-e-s.

De Stonewall, il est également question dans le documentaire Rien n’oblige à répéter l’histoire (2014) de Stéphane Gérard, qui s’interroge sur l’héritage de ces émeutes à travers les luttes homosexuelles qui les ont suivies, notamment celles contre le sida. Cet objet filmique original dans sa forme résolument expérimentale (et qu’on a pu voir à Annecy lors du festival Transposition en mai) repose sur des conversations avec sept activistes qui «ont retenu les leçons du passé et portent vers l’avenir un regard utopique». Il sera projeté vendredi 24 février à 18h en présence du réalisateur.

Portraits vidéos

Autre projection dans le cadre de Mémoires minoritaires, vendredi 3 février à 18h, également en présence du réalisateur : Diaspora/Situations, série de brefs portraits vidéos (entre cinq et dix minutes) dans lesquels l’artiste franco-marocain Tarek Lakhrissi interroge des personnes minorisées «de par leur couleur de peau, leur genre, leur identité religieuse, sexuelle…» sur l’impact de la diaspora sur leur vie. On explore ainsi les «mythologies arabes» avec Mehdi, on discute basketball et afro-féminisme avec Sharon, on parle de transcendance avec Marie ou de voguing avec Kim. Ces vidéos ont déjà été présentées au Point éphémère à Paris en septembre dans le cadre de Jerk Off, le «festival pluridisciplinaire des cultures queer et alternatives» et elles sont également visibles sur YouTube.

Wikithon

Last but not least, Mémoires minoritaires se conclura avec deux après-midis (vendredi 24 et samedi 25 février de 13h à 18h) de «Wikithon», un marathon d’écriture sur Wikipédia qui tendra à prouver que la légitimité de l’encyclopédie en ligne participative et celle (beaucoup plus reconnue) d’une bibliothèque n’entrent pas forcément en conflit. Membre de la «communauté Wikipédia» et contributeur occasionnel du site (le sixième le plus visité au monde) depuis trois ans, Marguerin Le Louvier voit là l’occasion de mettre à portée de clic l’histoire des luttes LGBT, queers et féministes, d’améliorer certains articles, d’en créer d’autres… Il y a de quoi faire : selon la BBC, seules 17% des biographies sur Wikipédia concernent des femmes et à peine 15% des contributeurs de l’encyclopédie sont des contributrices.

Pour combler un peu ce gender gap et enrichir l’histoire en ligne des minorités sexuelles, chacun-e peut venir avec (outre un ordinateur portable équipé en Wifi) ses propres documents, photos, livres… Les participant-e-s utiliseront également les ressources de la Bibliothèque du 7ème Jean Macé (dont certaines seront apportées depuis le Fonds Michel Chomarat situé à la Bibliothèque de la Part-Dieu). «On pourra apprendre à trouver la source d’une info et avoir accès depuis les ordinateurs de la bibliothèque au site Cairn.info [un portail Internet qui regroupe plus de 200 000 articles de revues universitaires et 5 000 ouvrages de sciences sociales, NdlR]» précise Marguerin Le Louvier. Avec l’aide des militant-e-s et des bénévoles qui apprendront aux néophytes les règles et usages de l’encyclopédie en ligne, cet atelier numérique participatif constituera ainsi une sorte de leçon d’épistémologie queer qui participera elle aussi à la construction d’une mémoire vivante des luttes minoritaires, suivant l’adage act-upien «knowledge is a weapon» («le savoir est une arme»).

Mémoires minoritaires, jusqu’au 25 février à la Bibliothèque du 7ème Jean Macé, 2 rue Domer-Lyon 7

 

Photo 1 : Rien n’oblige à répéter l’histoire
Photo 2 © Leonard Fink

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