Troisième opus du festival Mémoires de l’Opéra de Lyon, Tristan et Isolde de Richard Wagner est donné dans la mise en scène «légendaire» de Heiner Müller créée en 1993 au Festival de Bayreuth.

Il y a des lieux, des films, des spectacles qui nous ont laissé une trace indélébile et on vit avec ces souvenirs. Des années plus tard, on revient sur ces moments avec l’espoir de retrouver les mêmes émotions. Parfois, rien n’a changé. Parfois, même, l’émotion est plus intense. Et parfois, on regrette d’avoir voulu ressusciter le passé, car la magie s’est évaporée. Le Tristan et Isolde d’Heiner Müller a été un choc pour beaucoup de spectateurs et de spectatrices lors de sa création en 1993. Il faudrait demander pourquoi à ceux qui y étaient. Sans nul doute, la mise en scène du dramaturge allemand innovait par rapport aux productions de l’époque en mettant l’accent, non pas sur la passion des deux amants, mais sur leur condition de victimes, prisonnières d’un destin inéluctable.

Une mise en scène adaptée au contexte de 1993, pas à celui de 2017

Le décor austère accentue cette impression de fatalité. Les protagonistes évoluent dans un cube et dans le premier acte, les duos Isolde/Brangäne et Tristan/Kurwenal sont même cloisonnés dans un espace limité dont la frontière symbolise la difficulté d’une rencontre. Dans le deuxième acte, celui de la passion amoureuse, Tristan et Isolde bénéficient d’un espace de liberté tout relatif. Le sol est jonché de plastrons qui délimitent des chemins labyrinthiques le long lesquels les amants vont se rapprocher ou s’éloigner, mais toujours selon des trajectoires prédéfinies. Au troisième acte, le décor intérieur du cube implose. Gravats, cendres et poussières accompagnent le destin tragique de Tristan, vêtu d’un haillon qui évoque, de loin, les tenues (et les représentations que l’on a) des détenu-e-s des camps de concentration.

C’est donc une mise en scène sombre, même si certains jeux de lumière sont fabuleux (en particulier dans le deuxième acte) et suggèrent pudiquement l’intimité des deux amants.

En 1993, quatre ans après la chute du mur de Berlin, on peut comprendre que cette mise en scène de Heiner Müller (qui avait vécu toute sa vie d’adulte en Allemagne de l’Est et y avait subi la censure d’un régime dictatorial), ait produit un effet saisissant. Tristan et Isolde symbolisait alors un couple séparé par un mur dont même la chute ne résout rien : les décombres d’un monde qui s’écroule, les fantômes autoritaires d’une société tyrannique sont autant d’obstacles à la passion des deux amants. Mais la magie qui a opéré il y a vingt-quatre ans n’a plus les mêmes effets sur les générations nouvelles, trop éloignées du contexte politique d’alors. L’Histoire avance et Heiner Müller, en 2017, ne proposerait sûrement pas la même mise en scène.

Un plateau vocal en demi-teinte

Il n’est reste pas moins vrai que l’opéra de Wagner (dans lequel certains ont vu une romance gay contrariée) est un véritable chef-d’œuvre poétique et la direction de l’orchestre de l’Opéra de Lyon par Hartmut Haenchen est un joyau musical. Malheureusement, le soir de la première, Ann Petersen, annoncée souffrante, ne nous a pas offert une Isolde au niveau de sa prestation de 2011, ici même à Lyon. Elle a beaucoup donné, mais son Liebestod final n’a pas fourni le frisson que tout spectateur attend. Idem pour le Kurwenal d’Alejandro Marco-Buhrmester, souffrant lui aussi et dont la prestation de ce soir-là ne laissera pas un souvenir formidable. Quant à Daniel Kirch (Tristan), il n’a pas la voix d’un Heldentenor, un ténor wagnérien : peu de nuance, un timbre monocorde et aussi ennuyeux que la mise en scène si on n’y adhère pas.

Par bonheur, Christof Fischesser (que l’on peut aussi entendre dans Elektra) est un roi Marke puissant et sensible et la grande révélation vient d’Eve-Maud Hubeaux, qui nous offre une Brangäne sensationnelle.

Le festival de l’Opéra de Lyon dédié à la mémoire de l’art lyrique est une idée fabuleuse. Elektra est ainsi un succès absolu. Mais Tristan et Isolde est une déception : la mise en scène de Heiner Müller n’a pas résisté au temps. On aurait préféré voir une résurrection de la production de 2011 par Alex Ollé et La Fura dels Baus, qui reste une des plus belles et des plus poétiques que l’on ait vues.

Mais raviver le souvenir de belles choses, c’est aussi prendre le risque d’être déçu…

 

Tristan et Isolde, jusqu’au mercredi 5 avril à l’Opéra de Lyon, place de la Comédie-Lyon 1 / 04.69.85.54.54 / www.opera-lyon.com

 

Photos © Stofleth

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