Le réalisateur sud-africain John Trengove était à Lyon pour présenter en avant-première et dans le cadre du festival Écrans Mixtes son film Les Initiés, qui sort en salles mercredi 19 avril.

Pourquoi avoir choisi de traiter de l’homosexualité dans votre premier long-métrage ?

john trengoveJohn Trengove : Au départ, je voulais faire un film qui traiterait d’initiation et de masculinité. Le thème de l’homosexualité est venu se greffer sur ce projet dans un deuxième temps. C’est en discutant avec mon producteur qu’on a eu l’idée de faire un film queer, un film sud-africain queer.

Comment avez-vous vécu cette première expérience en tant que réalisateur ?

John Trengove : Pour moi, le principal défi tenait à ma situation : je suis blanc, plutôt aisé… Que pouvais-je savoir de la vie et des pensées d’un ouvrier noir comme Xolani, le personnage principal du film ? J’ai cherché à remettre en question mes a priori et mes certitudes tout au long du tournage, à ne pas figer les personnages dans l’idée préconçue que je me faisais d’eux mais à laisser leurs interprètes les faire évoluer.

Justement, quelle a été votre relation avec les acteurs durant le tournage ?

John Trengove : J’ai laissé beaucoup de liberté aux trois acteurs principaux, en leur demandant de suivre leurs intuitions. C’était particulièrement vrai avec Nakhane Touré, l’interprète de Xolani, car c’était une situation qu’il connaissait en temps que gay.

Était-ce important pour vous que les acteurs apportent chacun quelque chose de personnel au film ?

John Trengove : Oui, car tous avaient dans leur vécu et leurs expériences quelque chose qui résonnait avec ce que raconte Les Initiés. Nakhane, par exemple, a décidé d’assumer son homosexualité alors qu’il vient d’un milieu très religieux. Et les autres acteurs sont tous passés par le rite de circoncision et de passage à l’âge adulte qui est dépeint dans le film, ce qui permet de rendre le film aussi réaliste que possible.

Le film affirme aussi des choix esthétiques marqués…

John Trengove : Je ne voulais pas d’une mise en scène façon documentaire du National Geographic Channel, c’est-à-dire des grands angles et des plans éloignés. Au contraire, je souhaitais être proche des personnages, avec des plans très serrés sur leur corps. La représentation des corps est l’un des enjeux du film ; c’est notamment par elle que se dessine le portrait d’une culture, d’une façon de voir le monde.

La remise en question de la culture d’origine semble être un sujet important dans le film.

John Trengove : Mon objectif n’était pas de critiquer les dogmes mais de les présenter de manière réaliste, sans caricature et dans un contexte moderne, afin d’interroger leur pertinence dans nos sociétés. Oui, le rituel de passage à l’âge adulte décrit dans le film peut être vécu par certains «initiés» comme traumatisant et discriminant, mais cela peut apporter énormément à d’autres jeunes d’un point de vue émotionnel.

Pourquoi cette fin inattendue ?

John Trengove : C’était de ma part une volonté de déjouer les attentes des spectateurs, de les forcer à s’identifier au personnage de Xolani dans toute sa complexité.

Vous avez produit le documentaire Necktie Youth (2015), une immersion dans la jeunesse sud-africaine née après l’apartheid. Quelle est la place de cette jeunesse dans la culture de votre pays ?

John Trengove : Il existe en Afrique du Sud des mouvements de jeunes queers et gays très intéressants. Ce sont des pionniers : ils doivent tout inventer car il n’existe pas pour eux de modèles dans les générations précédentes. Cette jeunesse est donc plus encline à rejeter les traditions. Il était important pour moi qu’elle soit représentée dans mon premier film, notamment à travers le personnage de Kwanda, le jeune «initié» dont Xolani est l’instructeur.

Êtes-vous impliqué personnellement dans les milieux queers sud-africains ?

John Trengove : Pas directement, non. Mais ce film est un peu ma contribution. Je n’estime pas représenter la nouvelle génération d’Afrique du Sud, mais j’essaye d’en témoigner à travers le film. À mes yeux, il était très important de ne pas prendre parti, mais de dépeindre une situation complexe et de laisser le spectateur faire ce qu’il souhaite des informations que je lui donne, sans lui dire ce qu’il doit penser.

Quelle est la situation des personnes LGBT en Afrique du Sud ?

John Trengove : L’actuelle Constitution sud-africaine, qui date de 1996, a été la première au monde à bannir explicitement les discriminations basées sur l’orientation sexuelle. Et l’Afrique du Sud a ouvert le mariage aux couples de même sexe en 2006. Mais la situation des personnes LGBT est très contrastée selon qu’elles vivent dans une grande ville ou dans les milieux ruraux et les zones reculées, dans lesquelles la vie est beaucoup plus dure pour elles.

Peut-on parler dans ces territoires de conflit entre modernité et tradition ?

John Trengove : Oui, clairement. Il existe sur notre continent une vaste propagande anti-gay, alimentée par exemple par Robert Mugabe (président du Zimbabwe voisin, NdlR), qui dénonce l’homosexualité comme une pratique décadente et anti-africaine. Mais des mouvements émergent heureusement pour contrer cette pensée rétrograde.

Pourquoi avez-vous accepté de présenter votre film en ouverture du festival Écrans Mixtes ?

John Trengove : Parce que c’est toujours un honneur d’ouvrir un festival en France et de pouvoir toucher un public français. Le public sera toujours plus nombreux dans votre pays que dans le mien. D’ailleurs, je préfère le titre français du film (Les Initiés) à son titre anglais (The Wound, «la blessure»), car il se concentre sur l’essentiel du récit. Et puis, je suis très fier d’apporter ma pierre à l’édification du cinéma queer, d’autant plus qu’il n’y a pratiquement pas de films queers africains.

Pourquoi, justement ?

John Trengove : D’une façon générale, il y a déjà peu de films produits en Afrique. Et les personnes qui produisent et réalisent des films en Afrique ne veulent pas traiter de l’homosexualité car elle est vue de façon trop négative sur le continent.

 

Les Initiés de John Trengove. Sortie en salles mercredi 19 avril.

 

Photos: John Trengove © Marie-Claire Véricel

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