Et si, dimanche 4 mars, un an après Moonlight, une nouvelle histoire gay remportait l’Oscar du meilleur film ? Ce n’est pas impossible, tant le buzz fait de Call Me By Your Name de Luca Guadagnino un film bouleversant, chamboulant complètement l’image des gays à l’écran. La rumeur, comme souvent, s’emballe un peu vite…

Un beau jour d’été 1983, les Perlman accueillent, dans leur belle demeure du nord de l’Italie, Oliver, blond et robuste étudiant en archéologie qui vient parfaire son cursus auprès de l’éminent professeur américain. La famille compte aussi Elio, gracile adolescent trilingue et surdoué en musique. Durant les 2h11 que dure Call Me By Your Name, cette petite troupe va lire Héraclite, citer Stendhal, jouer Schoenberg, Liszt et Chopin, écrire sur Heidegger, admirer des statues antiques, dire bonjour aux domestiques dévoués et silencieux, pédaler dans la nature luxuriante…

Durant 2h11, surtout, on va assister aux frémissements amoureux d’Elio pour Oliver, à ses tentatives de séduction, aux reculades puis aux acceptations de celui-ci, à l’idylle naissante et finissante avec la période estivale (Oliver retournant à sa fade hétérosexualité après cette aventure ensoleillée)… C’est donc bien à un éveil du désir que l’on assiste dans ce récit d’apprentissage amoureux – encore qu’on n’en sait rien, aucun élément du film ne nous disant qu’Elio n’a pas eu auparavant d’autres crushes pour des garçons… Cela pourrait être touchant. Ou charnel. Ou dramatique. Ce n’est que très rarement un peu tout cela, l’absence de mise en scène et de point de vue nivelant tout au niveau d’une mièvrerie esthétisante assez hors du temps.

Un film hors-du-temps

Car c’est bien cela qui frappe face à ce film : si son action est censée se dérouler en 1983 (heureusement d’ailleurs qu’un carton le signale car sinon, cela n’a aucune importance dans le récit, le monde et ses soubresauts – l’apparition du sida en tête, qui n’était pas rien pour les jeunes gays – n’existant à aucun instant), il semble surtout avoir été (médiocrement) réalisé en 1983… Comme si rien ne s’était passé entre-temps. Comme si le cinéma s’était arrêté. Curieux sentiment d’irréalité : Call Me By Your Name est un vieux film de 2017…

Alors, restent bien sûr quelques séquences fugaces durant lesquelles le film échappe à sa médiocrité : lorsqu’Elio saisit subitement les couilles de celui qui n’est pas encore son amant à travers son short ; le moment où il lui fait à demi-mots sa déclaration en tournant autour d’un monument ; le long plan final sur le visage du jeune Timothée Chalamet ; et surtout la puissante tirade du père d’Elio l’incitant à vivre pleinement sa vie.

Dans ce récit compassé, cette scène est la seule qui détonne et qui raccroche le film à un discours contemporain (voire post-moderne) sur l’homosexualité. Là, enfin, quelque chose se joue, quelque chose habite l’écran. Une tension. Une vérité. Quelques instants de cinéma. Ce n’est pas rien. Mais c’est loin d’être suffisant pour se satisfaire de ce qui n’est, sinon, qu’une romance charmante mais assez insignifiante.

 

Call Me By Your Name, de Luca Guadagnino, avec Timothée Chalamet, Armie Hammer, Michael Stuhlbarg…

Sortie en salle mercredi 28 février.

4 Réponses à “« Call Me By Your Name » : rien de plus qu’une romance”

  1. ROUGY Jean Guillaume

    Si ce film en effet n’atteint pas le degré d’intensité passionnel espéré, c’est bien plutôt en raison d’une automutilation du réalisateur, reculant devant le scénario d’Ivory qui désirait « des scènes d’amour frontales » et ne les a point eues (il a du reste critiqué vertement cela). C’est l’effet pervers du « politiquement correct » qui agit partout depuis plus de 15 ans, avec d’ailleurs présentement la censure qui a interdit ce film en l’état (que serait-ce s’il eut contenu des scènes plus franches encore) en Chine et en Tunisie (un comble par rapport au passé homoérotique de ces 2 pays). De plus, pour répondre à votre critique de dépolitisation du film, en 1983 la conscience du sida n’était certes pas aussi présente et claire dans les esprits que vous supposez, du reste on l’appelait encore le « cancer homosexuel », le terme de sida étant bien postérieur, après celui de l’américain AIDS qui a circulé pas mal de temps. On n’est pas, certes, dans « 120 battements par minute », mais c’est oublier que ce dernier arrive lui par contre un peu tard (rejetant justement l’action de AID dans une durée et un temps déterminés, il rate sa vocation préventive!) ! Donc, j’en conclue à l’inverse de votre critique, que justement la volonté du cinéaste et du scénariste a bien été d’analyser –et cela seul– hors du temps, comme suspendu, les désarrois psychiques d’un adolescent qui se découvre gay , admirablement montrés par un jeune acteur particulièrement doué et inventif. Au final j’ai trouvé votre critique assez facile et se faisant d’ailleurs l’écho de bon nombre de gens qui n’ont à croire jamais connu pareils émois. A ce que je sache, il n’existe que fort peu de films de cette qualité qui réussisse à montrer avec autant de finesse ce poison de l’âme qu’est la souffrance d’une passion gay à la fois satisfaite et contrariée. Mais peut-être est-ce trop « littéraire » à votre goût (l’écrivain qui a écrit « plus tard, ou jamais » d’où est tiré le film est un spécialiste de Proust) ?…

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  2. roijoyeux

    un problème de casting aussi (ou direction d’acteurs), les deux acteurs ont l’air de simples potes, on ne croit pas en leur amour l’un pour l’autre

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