Chaque année, le prix Mnémosyne récompense un mémoire portant sur l’histoire des femmes et du genre. En 2016, il a été attribué à Romain Jaouen pour L’Inspecteur et l’inverti : la police face aux sexualités masculines à Paris, 1919-1940. Ce travail de recherche, qui vient d’être publié, offre l’occasion de nous plonger dans l’histoire de l’homosexualité française et de son rapport aux forces de l’ordre.

Il n’est pas simple d’élaborer une histoire de l’homosexualité en France. Les témoignages directs sont rares et souvent anonymes et les principales sources disponibles se trouvent dans les archives médicales ou judiciaires. L’ouvrage de Romain Jaouen, L’Inspecteur et l’inverti, qui s’appuie sur un corpus d’archives de la préfecture de Paris, tente de comprendre pourquoi, dans l’entre-deux-guerres, la police s’est autant ingéniée à surveiller les sexualités masculines, alors que rien ne l’y obligeait. En effet, la France présente une singularité historique : dès 1791, elle est la première nation à mettre fin à la criminalisation de la sodomie. Pour autant, de la Révolution française jusqu’à sa dépénalisation complète en 1982, l’histoire de l’homosexualité dans notre pays n’est pas un long fleuve tranquille.

Si, dans l’entre-deux-guerres, Paris offre un semblant de liberté sexuelle à un certain milieu culturel (1924 voit ainsi simultanément la parution de Corydon d’André Gide et d’Inversions, la première revue homosexuelle militante française), la police (des mœurs ou mondaine) veille et surveille le reste de la population, sans qu’aucun dispositif législatif ne lui permette d’intervenir directement contre l’homosexualité. Les officiers ne manquent d’ailleurs pas de se plaindre de cette «lacune» judiciaire. Aussi s’abritent-ils dès qu’ils le peuvent derrière les délits d’outrage aux bonnes mœurs et de vagabondage des mineurs pour pouvoir réprimer l’homosexualité.

Un véritable roman social sur le Paris de l’entre-deux-guerres

Outrepassant ses prérogatives, la police s’arroge comme missions l’éradication de la prostitution masculine et le contrôle du respect de la morale, bien que celle-ci ne soit jamais définie par la loi. Les parcs, urinoirs, bains, dancings et hôtels deviennent l’objet d’une surveillance serrée qui aboutit à des rafles programmées mais où les hommes arrêtés sont rarement poursuivis. Ce qu’il ressort de l’analyse de Romain Jaouen, c’est que le souci de «propreté morale» n’est pas la seule préoccupation de la police dans sa chasse aux homosexuels. Elle n’apprécie guère non plus la mixité sociale que représentent ces rencontres furtives – par la grâce desquelles l’ouvrier peut se retrouver temporairement dans le lit du bourgeois – et elle se sent aussi menacée dans sa propre identité. L’homme inverti, qu’il soit travesti ou militaire – Paris connaît à cette époque une affluence de vrais et de faux marins –, constitue une menace pour l’homme viril.

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Au-delà des chiffres et des statistiques, L’Inspecteur et l’inverti donne chair à ces hommes et peut se lire par endroits comme un véritable roman social. En complément de sa lecture, on peut voir actuellement à Paris une exposition conçue par Nicole Canet, Garçons de joie, qui retrace l’histoire de la prostitution masculine dans la capitale entre 1860 et 1960.

 

L’Inspecteur et l’inverti : la police face aux sexualités masculines à Paris, 1919-1940 de Romain Jaouen (Presses Universitaires de Rennes)

Garçons de joie : prostitution masculine, 1860-1960, jusqu’au 12 mai à la galerie Au bonheur du jour, 1 rue Chabanais-Paris 2 / 01.42.96.58.64 / www.aubonheurdujour.net

 

Illustration : La Drague (1943) par Roland Caillaud (1905-1977). Dessin à la mine de plomb

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