Originaire de Belfast et formée à la danse à Londres, Oona Doherty propose lors de la 18ème édition de la Biennale de la Danse de Lyon un spectacle en quatre parties qui retrace le rapport des hommes à leurs émotions au regard de l’histoire mouvementée de la capitale de l’Irlande du Nord.  

 

Hard to be soft, que vous allez jouer à la Biennale de la Danse interroge les codes de la masculinité. C’est une thématique qui vous est familière ? 

Oui, je m’y intéresse depuis mon spectacle Hope Hunt. Je pense que ce que je voulais examiner vraiment, c’était la peur, le plaisir, les traumatismes et comment tout cela peut affecter les comportements. Je me propose de jouer un homme parce que je pense que le fait de devoir cacher ses émotions concerne davantage les hommes que les femmes en Irlande du Nord. C’est une question compliquée et c’est là que la notion de masculinité intervient. Mais aux racines du projet, je voulais parler de la difficulté d’être un être humain en tant que tel et non uniquement en fonction de son genre ou de son orientation sexuelle.  

 

Dans quelle mesure l’histoire de l’Irlande du Nord a-t-elle un impact sur votre travail ? 

Je pense que l’histoire de l’Irlande du Nord a influencé Hope Hunt et Hard to be soft dans la mesure où je m’intéressais à un type de comportements que vous voyez souvent chez les hommes dans le pays. Les jeunes hommes, que je représente dans Hope Hunt, ont un rythme particulier dans leurs mouvements qui, je pense, est associé au fait qu’ils sont défavorisés, sans emploi, qu’ils consomment de la drogue et doivent faire face à un certain nombre de traumatismes au quotidien. La situation est similaire pour les générations plus âgées, qui sont encore traumatisées par la guerre, ce qui affecte leur posture, la manière dont elles se prennent ou non dans les bras. Leur relation à la douceur et au plaisir a été particulièrement touchée.  

 

Pensez-vous que le rapport aux traumatismes de la guerre est en train d’évoluer pour les jeunes générations ? 

C’est une bonne question. Je pense que c’est en train de changer parce que les nouvelles générations n’ont pas connu la guerre et les traumatismes physiques spécifiques qui lui sont liés. Mais je pense qu’il y a de nouvelles difficultés qui émergent et dont je ne sais pas grand-chose pour le moment. Le fait d’être défavorisé·e et sans emploi est un problème grandissant, tout comme la consommation de drogues. Dans le futur, peut-être que nous devrons faire face à de nouvelles difficultés. Par exemple, quelles sont les conséquences physiques et mentales de vivre avec un téléphone portable ?  

 

Oona Doherty par Luca Truffarelli

 

« L’histoire de l’Irlande du Nord a influencé […] Hard to be soft dans la mesure où je m’intéressais à un type de comportements que vous voyez souvent chez les hommes dans le pays. »

 


Pour
la troisième partie du spectacleSugar Army, vous travaillez avec des jeunes filles venant des banlieues lyonnaises. Comment se passe ce projet ? 

Je les adore, je suis emballée à l’idée de travailler avec elles. Au début, j’ai créé la chorégraphie pour une troupe de Belfast. Les filles ont entre 9 et 20 ans, avec plusieurs années d’entraînements et de compétitions dans le hip-hop, la danse jazz, le contemporain derrière elles. Elles ont déjà un style, une maîtrise des mouvements liée à la compétition et, de plus, leur troupe était déjà constituée avant mon arrivée. Les filles de Lyon, quant à elles, ont de très belles personnalités mais sont moins entraînées et ont moins d’expérience en danse. Elles ont donc une autre façon de bouger, une connaissance différente des mouvements. J’ai aussi pu remarquer des différences culturelles entre Lyon et l’Est de Belfast : ici, les filles se maquillent moins, ne s’habillent pas avec un style hip-hop agressif. Par certains aspects, elles sont moins matures. Les filles de Belfast ont certes l’air très jeunes, même avec leur maquillage, mais elles boivent de l’alcool ou fument du cannabis.

Les filles de Lyon sont plus raffinées, elles ressemblent davantage à des dames, mais elles n’ont probablement jamais bu d’alcool ou fumé de cannabis donc à cet égard, elles sont plus jeunes, plus innocentes. J’ai donc changé quelques éléments pour rendre le spectacle plus simple, j’ai enlevé certains mouvements trop agressifs pour rendre le tout plus sensible. Je pense que le spectacle en est même plus beau parce que plus vulnérable. Il y a une autre différence, et c’est une chose magnifique que la France rend possible : au sein de mon groupe, j’ai une fille franco-turque, une fille noire, des filles provenant de milieux différents, cela donne des couleurs magnifiques, des styles différents. Vous ne retrouverez pas cela à Belfast, où il y a une majorité de personnes blanches. Le seul inconvénient est que Hard to be soft raconte l’histoire de Belfast et qu’il est évident que ces filles ne sont pas de Belfast. Mais avec un peu de chance, comme Sugar Army représente le futur, on peut souhaiter que l’Irlande du Nord connaisse un avenir avec une telle diversité.  


La transmission et l’éducation sont très importa
ntes pour vous. Pourriez-vous nous en dire plus ? Avez-vous des activités plus larges d’éducation ? 

J’essaie ! Pour le moment, le seul travail d’éducation que je fais est quand je suis en tournée en Europe avec mon spectacle Hope Hunt. Dès que nous allons dans un nouveau pays, les festivals de danse qui nous invitent me demandent d’animer un atelier de danse en marge du festival. L’essentiel des enseignements que je donne est à destination de professionnel·les, que ce soit des danseur·ses ou des comédien·nes. Cela commence à s’élargir un petit peu. Il me semble que, pour ma venue à Aix-en-Provence, je suis invitée à participer à un atelier dans un hôpital psychiatrique. Cela fait un an et demi que j’essaie de donner des cours en prison ou dans des centres de détention pour mineurs. J’ai réussi à le faire une fois à Belfast mais je n’y suis pas encore parvenue dans le reste de l’Europe parce qu’il y a beaucoup de démarches à faire. Il va donc me falloir encore un peu de temps pour mettre cela en place mais j’adore enseigner à des danseur·ses. Je ne suis pas sûre d’arriver à donner des cours à des prisonnier·ères ou à des adolescent·es, mais je pense que cela vaut le coup d’essayer.  

 

« Est-ce cela mon métier, vendre de l’art de cette manière ? Il faut rester éveillé·e sur le monde, ce que l’on en prend et ce qu’on lui donne vraiment. »

Oona Doherty


Vous êtes un peu une travailleuse sociale, par ces actions, vous ne pensez pas ?
 

Je n’irais pas jusqu’à dire que je suis une travailleuse sociale, parce que je n’ai pas reçu de formation pour cela. J’apprends moi-même en y allant et je pense qu’il me faudra quelques années avant de pouvoir réussir à faire ces ateliers correctement. Je ne peux pas leur donner d’emploi, je ne peux leur proposer que cet atelier. Je ne sais pas vraiment ce que cet atelier peut leur apporter et cette question ne se résoudra qu’en faisant ces ateliers. Évidemment, une partie de ma motivation à faire ces ateliers provient de ma propre culpabilité d’avoir réussi. Je ne travaille plus dans un bar ou un restaurant, je voyage à travers l’Europe et danse mes propres spectacles. Je suis très chanceuse et beaucoup de personnes n’ont pas cette chance. Je sais que “culpabilité” n’est pas le bon terme… Je cours le risque d’être “bourgeoise”. Je vends Hard to be soft, cela doit coûter près de 50 000 livres (environ 56 000 euros) pour transporter la scène d’un pays à l’autre. Est-ce cela mon métier, vendre de l’art de cette manière ? Il faut rester éveillé·e sur le monde, ce que l’on en prend et ce qu’on lui donne vraiment.  

 

Est-ce que cette « culpabilité » a quelque chose à voir avec le milieu d’où vous
venez ? 
 

Je ne sais pas, je viens d’un milieu assez normal. Je suis née à Londres, mes parents sont de Belfast et ils sont venus à Londres durant la guerre. Après que mes parents se sont séparés, ma mère ne pouvait plus supporter le coût de la vie à Londres et nous sommes retournées à Belfast. Nous avons vécu quelques années difficiles mais ma mère est une femme forte et a beaucoup travaillé de telle sorte que j’ai fait partie de la classe moyenne la majorité de ma vie, je n’ai jamais vraiment souffert. La preuve, j’ai pu faire une école de danse.  

 

Pour le premier solo de Hard to be soft, Lazarus and the birds of Paradise, vous avez choisi des chants religieux comme musique. Quels liens entretenez-vous avec la religion ? 

Je me suis beaucoup inspirée de la poétesse Kate Tempest [dont la pièce Fracassés sera accueillie aux Célestins en janvier] et son livre Les Nouveaux anciens, un recueil de poèmes où elle compare les classes populaires aux divinités grecques. Le personnage de Lazarus est également celui que je jouais dans Hope Hunt, un jeune homme de dix-sept ans à la rue que j’essaie de transformer en divinité, en utilisant notamment ces chants religieux.  
 

Pour finir, pourriez-vous citer un livre, un album, un film qui vous inspirent particulièrement ? 

Il y en a tellement ! En ce moment, j’écoute beaucoup Childish Gambino et son album “Awaken, My Love !”, de la musique funky et sexy. Je lis un livre à propos de yoga kundalini. Et pour le film, je vous conseille un documentaire sur Netflix intitulé The Work. C’est à propos d’un groupe de thérapeutes qui vont dans des prisons pour soulager des prisonniers de leurs traumatismes.

 

Hard to be soft,   

Extrait le 15 septembre à l’occasion des Journées européennes du Patrimoine à Lugdunum – Musée et théâtres romains, 17 rue Cléberg – Lyon 5

Le 16 septembre au MAMC de Saint-Etienne, rue Fernand Léger – Saint-Priest-en-Jarez 

Les 19 et 20 septembre à l’Espace Albert Camus , 1 rue Maryse Bastié – Bron  

Les 27 et 28 septembre au Caméléon,  52 avenue de Cournon – Pont-du-Château 

www.biennaledeladanse.com 

 

©  Simon Harrison / Luca Truffarelli

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