[Ou comment faire des rencontres quand on est agent spécial…]

Retrouvez tous les mois un épisode de Classés X, notre feuilleton de SF queer, créé par Élise Bonnard et illustré par Cyril Vieira Da Silva. 

 

Il n’ouvre pas tout de suite. 

Il attend quelques secondes, la main sur la poignée. Sa partenaire est là, dans le laboratoire, juste derrière cette porte. Neuf mois d’absence. Il se concentre. Il essaie de se remémorer précisément son visage, son physique. C’est une technique qu’il utilise souvent. Convoquer l’image pour se préparer mentalement. Très utile au travail, par exemple, lorsque l’on doit disséquer des organismes non identifiés : 47% de peur ou de dégoût en moins, c’est avéré. 

L’image de sa partenaire se précise. Elle prend forme dans le cerveau. Peau lisse noire, sourcils en accent circonflexe, bouche bien dessinée, canine droite plus pointue que la gauche, crâne rasé, blouse blanche de scientifique. Il visualise même très clairement la minuscule tâche vert fluo indélébile sur la poche au niveau du cœur. Éclaboussure de l’autopsie de leur toute première enquête, il y a trois ans. Il n’a jamais compris pourquoi elle, si maniaque habituellement, portait toujours ce vêtement tâché. 

 

classes x Il ouvre la porte. À part la blouse blanche, rien n’est comme prévu. C’est un choc (risque numéro 1 de cette technique : plus l’anticipation est précise, plus le contraste avec la réalité peut être brutal). Au milieu du labo, la scientifique est penchée au-dessus d’un corps nu, ouvert en deux sur la table de travail. Elle est noyée dans une végétation étonnante : de longues tiges vertes parsemées de feuilles froissées et coiffées de corolles violettes s’échappent de l’incision, comme si les viscères transformées en fleurs jaillissaient du corps autopsié. Pas de peau noire, de canine pointue, de sourcils circonflexes visibles pour se rassurer. La scientifique porte gants, masque et lunettes de protection. Et pour accentuer le malaise, une seconde après la vue, l’odeur. Une odeur chaude qui s’engouffre dans les narines sans prévenir. Ça sent le bitume ! Le goudron qui vient de se faire lécher par la pluie. 

 – Nan mais, qu’est-ce que c’est que ce truc ? Et qu’est-ce que c’est que cette odeur ? 

La blouse se redresse lentement. Derrière le plastique des lunettes, il distingue enfin les fameux sourcils.   

 – Salut Fox. Moi aussi, ça me fait super plaisir de te revoir. 

En entendant son nom prononcé pour la première fois par sa partenaire, il saisit le paradoxe de la situation. Il revient d’un congé de neuf mois, pris pour réaliser sa transition. Il a eu besoin de ce temps, loin du labo, des affaires non classées, pour changer de sexe. Il a expliqué, envoyé un message en signant avec sa nouvelle identité, mais ils ne se sont pas vus. 

Aujourd’hui, il est un homme nouveau. Pourtant, ce n’est pas elle qui est surprise. 

Il s’approche de la blouse et tend le doigt vers la tache vert fluo. 

– Xana, merde, tu m’as manqué… 

Et voilà que nos deux agents se claquent la bise par dessus le corps nu, en essayant d’éviter les plantes. 

 –  Alors, c’est quoi cette affaire de cadavre fleuri qui sent le goudron ? 

 

[À suivre…]

 

 

© Illustration Cyril Vieira Da Silva

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