Militante féministe, Valérie Rey-Robert anime le blog crepegeorgette.com. Elle vient de publier Une culture du viol à la française, un ouvrage dans lequel elle revient sur la réception du mouvement #MeToo en France et sur les spécificités hexagonales qui font obstacle à une meilleure prise en compte des violences sexuelles.


En introduction de votre livre, vous revenez sur un paradoxe : en apparence, le viol est considéré comme un crime extrêmement grave et est réprouvé socialement. Pourtant, la culture du viol est partout et, selon l’enquête Virage (2016), une femme sur sept est agressée sexuellement au cours de sa vie. Comment l’expliquez-vous ?
Je pense que ce qui est réprouvé, c’est une certaine image du viol, abstraite, qui ne correspond pas à la réalité. Il y a une forme de mise à distance. Le violeur, dans l’imaginaire collectif, ce n’est jamais nous-mêmes mais toujours l’autre : l’étranger, le pauvre ou au contraire l’homme de pouvoir, mais jamais l’homme de tous les jours, celui qu’on connaît.

 

valerie rey-robert une culture du viol a la francaiseDès le début de l’ouvrage, vous rappelez que, dans toutes les sociétés, « la domination du genre masculin reste, à des degrés divers, invariablement la norme ». N’est-ce pas prendre le risque de “naturaliser” cette domination masculine, d’en faire une invariante dans l’espèce humaine ?
Non, ce n’est pas parce que la domination masculine existe dans toutes les sociétés qu’elle n’est pas culturelle. Un phénomène peut se retrouver dans toutes les cultures sans être pour autant “naturel”. Bien sûr que le viol est complètement une construction sociale.

 

Y a-t-il des spécificités dans les agressions sexuelles commises par des hommes contres d’autres hommes, ou par les femmes contre d’autres femmes ?
C’est difficile à dire parce qu’on dispose de très peu de chiffres et d’enquêtes sur ce sujet. Mais on sait qu’aux États-Unis, parmi les hommes ayant subi des violences sexuelles, ce sont les bisexuels les plus nombreux, suivis par les gays et enfin les hétéros. Et qu’on constate une augmentation de l’homophobie chez les hommes qui ont été violés par d’autres hommes, y compris lorsque ces victimes sont gays (l’homophobie prenant alors la forme d’une haine de soi). En revanche, on manque de données, par exemple, sur les viols au sein des couples gays. Quant aux femmes homosexuelles, une étude avait montré que les violences lesbophobes qu’elles subissaient se répercutaient au sein de leurs couples.

 

Kevin_Spacey,_May_2013 credit Maryland GovPics culture du violEst-ce que le comportement de Kevin Spacey, de Bryan Singer ou de Jean-Marc Borello (voir encadré après l’article) vous semble différent de celui d’un agresseur hétérosexuel comme Harvey Weinstein, par exemple ?
Non, je ne pense pas. Les méthodes de Kevin Spacey, par exemple, sont strictement les mêmes que celles d’Harvey Weinstein. À cette différence près, soulignée par certains militants homosexuels, que les jeunes garçons gays constituent peut-être pour eux des proies plus faciles. Quand on a 17 ans, qu’on n’est pas encore sûr de son orientation sexuelle, qu’on n’ose pas en parler autour de soi, on peut plus facilement tomber dans les pièges d’adultes mal intentionnés. C’est difficile d’aborder ce sujet tant il risque d’être exploité par des homophobes qui en profiteront pour amalgamer homosexualité et pédophilie.

 

Estimez-vous alors que la loi devrait mieux protéger les mineur·es, notamment de 15 à 18 ans, en relevant l’âge de la majorité sexuelle ?
Il faudrait surtout arrêter l’érotisation des mineur·es. En 2018, c’est par exemple une jeune fille de 17 ans qui a été élue “plus beau visage du monde”… Il faudrait surtout apprendre aux adultes qu’un·e mineur·e, c’est un·e mineur·e et que même s’il ou elle peut sembler avoir des demandes extrêmement précises, il ne faut pas prendre le risque de le ou la blesser. Les ados ont également besoin de recevoir une éducation au consentement dans les lycées, d’apprendre qu’ils et elles ont le droit de dire non.

 

Ceux qui ne veulent pas parler des violences sexuelles en France brandissent souvent le spectre de l’“américanisation” : un mouvement comme #MeToo serait symptomatique du “puritanisme” américain, opposé à la “culture de la galanterie” et de la séduction à la française…
Cet argument repose sur une profonde méconnaissance de ce qu’est le puritanisme, qui n’a évidemment jamais défendu les droits des femmes, bien au contraire. Mais on continue à se bercer de l’illusion d’un modèle français qui serait parfait, universaliste et qui devrait être exporté partout. Il suffit pour s’en convaincre de voir avec quel mépris on traite ici les gender studies.

 

Valérie Rey-Robert © Yann Levy - une culture du viol à la francaisePensez-vous que le viol s’inscrit dans le prolongement des rapports de domination qui affectent la sexualité ou au contraire qu’il ne relève en rien de la sexualité (“quand tu te prends un coup de pelle sur la tête, t’appelles pas ça du jardinage”) ?
Lorsqu’on dit que le viol n’est pas de la sexualité, mais du pouvoir, cela sous-entend que la sexualité ne serait pas du pouvoir. Or, on ne voit pas pourquoi ce domaine serait épargné par les rapports de domination qui traversent l’ensemble de la société. On sait par exemple que les violeurs tirent une satisfaction sexuelle de leur acte et que le langage utilisé pour parler de la sexualité emprunte une bonne part de son vocabulaire au champ lexical de la violence. Il y a donc bien un continuum entre la sexualité et les violences sexuelles. C’est pour cela que l’on parle de sexualité coercitive pour désigner les pratiques qui ne sont pas un délit au sens légal mais qui visent tout de même à forcer la volonté sexuelle d’une personne (par l’insistance, par exemple) ou qui reposent sur une inégalité entre les partenaires.

 

Est-ce qu’avec les mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc, quelque chose est en train de changer ?
C’est trop tôt pour le dire. Je pense qu’on ne le saura pas avant au moins cinq ans. Mais je crois que la culture du viol est ébranlée, mais pas la culture du viol à la française. Ici, c’est toujours très compliqué d’aborder ces thématiques-là.

 

Est-ce à dire qu’aux États-Unis, le mouvement féministe est plus avancé qu’en France ?
Je ne sais pas si on peut vraiment dire cela parce que, par exemple, je pense qu’au final, Weinstein va s’en tirer à très bon compte. Les lobbyistes féministes américaines sont puissantes, mais leurs adversaires le sont plus encore et évidemment, l’administration Trump ne fait qu’empirer les choses. J’observe tout de même qu’aux États-Unis, de très nombreuses femmes extrêmement célèbres, notamment des actrices, ont pris fait et cause pour le combat féministe. On ne voit pas cela en France, à part peut-être Muriel Robin, qui s’est récemment engagée pour un cas très précis, celui de Jacqueline Sauvage. Mais il faut souligner aussi que le statut des actrices n’est pas le même aux États-Unis et en France : là-bas, elles sont productrices, gagnent beaucoup plus d’argent, et peuvent donc se permettre de prendre plus de risques.

 

Que faudrait-il alors pour que les femmes soient mieux entendues ?
Pour commencer, il faudrait que les hommes se taisent un peu… Il faudrait aussi qu’ils nous écoutent mieux, au lieu de nous foncer dessus à la moindre occasion. Je pense par exemple à la militante féministe Caroline de Haas, qui a été victime d’une déferlante de haine sur les réseaux sociaux après une interview dans L’Obs (titrée “Un homme sur deux ou trois est un agresseur”, NdlR) alors qu’il aurait suffi de la laisser s’exprimer pour mieux comprendre ce qu’elle voulait dire.

 

Une culture du viol à la française de Valérie Rey-Robert (Libertalia). En librairie

 

Des agresseurs aussi parmi les bi et les gays

Depuis le début des mouvements #MeToo aux États-Unis et #BalanceTonPorc en France, certains hommes célèbres ont été accusés d’agressions sexuelles sur d’autres hommes, voire sur des adolescents mineurs. C’est le cas bien sûr de l’acteur Kevin Spacey. En octobre 2017, la star du film Usual Suspects et de la série House of Cards a été accusée par un autre acteur de lui avoir fait des avances sexuelles alors qu’il n’avait que quatorze ans. Depuis, plusieurs dizaines d’hommes adultes ayant côtoyé Spacey ont rapporté des faits similaires. Le réalisateur ouvertement bi Bryan Singer (X-Men, Bohemian Rhapsody) est pour sa part accusé de viol ou d’agressions sexuelles sur des mineurs. En France, Libération a publié le 20 décembre dernier une enquête sur Jean-Marc Borello, révélant que cet homme d’affaires influent et ouvertement gay est accusé, par “plusieurs anciens salariés”, “de faits relevant, selon le code pénal, de harcèlement, d’atteintes ou d’agressions sexuelles”.

 

© Yann Levy

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.