Lui, c’est l’événement. La présence rare mais régulière dans la queue des soirées. L’Adonis dont on ne sait plus si on préférerait être son amant où échanger notre corps pour le sien.

Celui qui donne envie au romantique assumé de le regarder dormir nu, en écoutant l’Ave Maria de Schubert. L’apparence n’est pas hasardeuse. Elle est travaillée, pensée, préparée, adaptée. Le corps minutieusement musclé, le vêtement ne supportant aucune critique. Même le port du poil sur le torse, le visage ou le sexe annonce celui que tous auront demain. Architecture intraitable de la matièreÀ celle de la beauté de ses traits, s’ajoute l’indécence de sa haute taille. Dans la queue, sa tête surpasse celle de tous. Il est au-dessus.  

On lui a toujours connu sa beauté, on lui doit aussi de belles fêtes. À la manœuvre et le soir même, lui et quelques autres ont libéré en leur temps la cité des nuits hétéro-normo-chiantes. Mais Rome est morte et le dieu s’ennuie. Même les joutes grivoises de ses camarades de queue (lesquels ne le dispensent jamais de quelques jeux de mots à ce propos) ne le distraient plus. Son rire s’est mu en froide ironie. Il aimerait parfois tous les bâcher d’une réplique cinglante. Elles sont là, toutes pesantes au bout de sa langue. Mais, loin d’être bête au-delà du bon mot il sait bien qu’ensuite, il n’aurait vite plus personne à saluer. Alors il se décharge un peu, à l’oreille de l’un ou de l’autre qu’il soupçonne à la hauteur de son cynisme. Son altérité est l’envers exact de son corps?: imparfaite, maladroitedésenchantée. Et puisque son antique compagne de soirée préfère désormais danser à moitié nue, il reste seul. Il sait qu’on le regarde. Il pose, mélancolique et sournois. En attendant. 

Illustration © Isabelle Valera

Les gens dans la queue : épisode 1

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