Dans Pureté et impureté de l’art – Michel Journiac et le sida, Antoine Idier se penche sur les rapports timides qu’ont entretenu art plastique et lutte contre le sida en France dans les années 80-90. 

De livre en livre, Antoine Idier s’intéresse à l’histoire des mouvements LGBT+, aux formes politiques et artistiques qu’ils prennent mais aussi à la difficulté de construire et de transmettre la mémoire de ces mouvements – notamment à travers la question des Archives des mouvements LGBT+, explorée dans son précédent ouvrage. Il revient cette fois sur ce qui lui semble être une dépolitisation du champ de l’art en France, manifeste notamment au cours des années 80 et 90 : les plasticiens furent singulièrement peu visibles dans la lutte contre le sida, alors qu’au même moment les graphistes occupaient une place de premier plan aux États-Unis. 

Le livre part d’une « exposition fantôme », celle que, en 1993, Michel Journiac tente d’organiser à la Chapelle de la Pitié-Salpêtrière, intitulée Les Créateurs face au sida, et qui, confrontée à l’hostilité des médecins, n’aura pas lieu. Dans une enquête dense (moins de 100 pages), toujours précise et passionnante (des envies de lectures et de visites naissent à chaque page), Idier retrace les actions menées pour donner malgré tout une visibilité à la lutte contre le sida. Ainsi de la « Structure de prévention et d’information sur l’épidémie du sida depuis le champ de l’art », mise en place en décembre 1992 en plein cœur du Marais, à la suite de quoi l’artiste Olivier Blanckart déploie l’affiche : « L’art contre le sida ne sert à rien, mettez des capotes. »

Dans toute cette exploration sur la mémoire des années sida, mais plus généralement sur les relations entre art et politique, la figure de Michel Journiac (1935-1995) occupe une place centrale : promoteur de l’art corporel en France, Journiac entend lutter contre les idéalisations de l’art, en mettant au premier plan de sa pratique le corps comme objet social et instrument de lutte. L’art est pour lui une réponse à « une double domination, sexuelle et sociale » (Idier), qu’il situe dans le prolongement des mots de Sartre sur Genet : une « issue qu’on invente dans les cas désespérés ». Dans les années 1990, il accomplit une série d’actions titrées Rituel de transmutation (envoi de billets tachés de sang, lingots faits à partir des cendres des amis disparus) pour rendre visibles dans l’espace public les corps des disparus. 

Cet art politique au temps du sida, art impur pour certains, car immergé dans le corps social, est aussi vivifiant (produisant des « Images pour vivre » comme écrit Journiac), en ce qu’il rappelle, selon Antoine Idier, la nécessité d’articuler un « langage des luttes ». 

Antoine Idier - Purete et impurete de l'art. Michel Journiac et le sida 1Pureté et impureté de l’art – Michel Journiac et le sida d’Antoine Idier (Sombres torrents). En librairies.

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