Larry Kramer, dramaturge et activiste de la lutte antisida, est mort le 27 mai 2020, à New York, des suites d’une pneumonie à l’âge de 84 ans. Auteur de The Normal Heart (dont Ryan Murphy a signé une adaptation en téléfilm), cofondateur de la Gay Men’s Health Crisis et d’Act-Up New York, Larry Kramer n’a eu de cesse de gommer les frontières entre oeuvre littéraire et engagement militant. Afin de rendre hommage à cette figure essentielle de la lutte antisida et de l’histoire « pédée », nous vous proposons une analyse, à travers ses textes, d’un activisme forgé par la provocation comme ultime moyen d’action contre l’indifférence des pouvoirs publics.

 

Larry Kramer

 

Faggots ou la provocation originelle

Dès 1978, le titre du roman de Larry Kramer, Faggots, paru en 1978 et véritable peinture au vitriol de la communauté gay SM de New York, résonne comme une provocation bien que l’usage du terme soit justifié dès le début du roman par Fred Lamish, le personnage principal :

« Ah, ne détestait-il pas ce mot « gay »? Il y voyait une classification étrange d’un style de vie aux aspects loin d’être vivifiants. Non, il allait dé-feujer le mot « pédé », qui avait du punch, du mordant, du sens, qui s’affirmait la tête haute et qui, aujourd’hui, n’était pas plus auto-dépréciatif que, disons, « américain ». »

Bien que la réflexion de Fred ne manque pas d’humour et qu’elle désamorce toute accusation de haine de soi, reprenant à son compte le caractère insultant du terme « pédé» («faggot») pour en faire un élément de fierté, s’inscrivant ainsi dans la lignée des revendications minoritaires, elle place cependant le roman au cœur d’un réseau de provocations . Il s’agit tout d’abord d’un pied de nez à la communauté gay : si le terme est jugé peu vif , on peut imaginer que la critique s’applique également à ceux qui revendiquent le terme. En outre, en utilisant le verbe « dé-feujer » (« de-kike »), Kramer lance une passerelle entre l’insulte homophobe et l’insulte antisémite . Or, les comparaisons entre épidémie de sida et holocauste sont nombreuses chez lui, aussi bien dans ses écrits de fiction que dans ses prises de position publiques . Enfin, l’ironie de la fin du passage, où Fred prétend que le terme « pédé » n’est pas plus dépréciatif pour ceux qui s’en réclament que le terme « américain », induit une critique à peine voilée d’un certain patriotisme américain . Ce court extrait semble ainsi à lui seul illustrer les propos d’Arnie Kantrowitz, dans son article An Enemy of the People :

« Les grands hommes sont parfois difficiles à aimer. […] Larry Kramer, par exemple, s’est mis en position d’outsider aux prises avec chaque communauté à laquelle il appartient. En tant qu’homme gay à l’apogée de la révolution sexuelle des années 70, il a appelé à la fin de la multiplication des rapports sexuels. En tant qu’activiste politique, il a condamné ses propres partenaires aussi durement qu’il a attaqué l’absence de réponse des agences gouvernementales. En tant que juif, il a réprimandé et tourné en ridicule les Juifs. […] Il voulait nous amener à penser que ce sont les questions qui comptent, et non pas l’homme qui les soulève. »

Si à la fin des années 1990, Kantrowitz porte un regard tendre sur l’outrance de Kramer, allant même jusqu’à conférer à ce dernier le statut de prophète en citant en exergue de son article l’évangile selon Saint Matthieu, ce point de vue est loin d’être partagé au début des années 1980. Dans son recueil d’articles datant des premières années du sida intitulé Reports from the holocaust (1994), Larry Kramer écrit, en évoquant les réactions autour de la sortie de son roman : 

« Je commençais également à me rendre compte de l’utilité de la controverse. C’était la controverse qui avait permis de vendre tant d’exemplaires de Faggots ; c’était – et c’est – la controverse qui avait permis à une question d’émerger aux yeux du public, attirant plus de gens qui se joignaient au débat et ce faisant, on peut l’espérer, se politisaient. Au moins, cela a permis aux gens de s’intéresser à ces questions et peut-être même à se forger une opinion. »

Face aux virulentes critiques qu’a suscitées Faggots aux Etats-Unis, Kramer, seize ans plus tard, semble assez cyniquement n’avoir retenu que l’efficacité du procédé de la controverse, qui lui aurait non seulement permis de largement diffuser son ouvrage mais également de faire naître le débat. Or, cette controverse est précisément née du caractère provocateur de l’ouvrage. Alors que la communauté gay américaine de la fin des années 70 profite de la libération des mœurs pour vivre librement sa sexualité, Kramer décide d’écrire un roman dépeignant les pratiques SM d’un groupe de personnages gay, vivant à New York et dont l’existence semble vide de sens et de toute considération envers autrui. Dans le journal New York Native, Robert Chesley, auteur de théâtre et connaissance personnelle de Kramer, écrit :

« Je pense que le sens caché du sentimentalisme de Kramer est le triomphe de la culpabilité : que les gays méritent de mourir à cause de l’abondance de leurs rapports sexuels. Dans son roman Faggots, Kramer nous explique que le sexe est sale et que nous ne devrions pas agir comme nous agissons […] Lisez attentivement n’importe quel texte de Kramer, je crois que vous y trouverez toujours le même sous-texte : le salaire du pêché gay est la mort […] Je ne cherche pas à atténuer la gravité du sarcome de Kaposi. Mais il y a autre chose en jeu ici, qui est grave également : l’homophobie envers soi-même et l’anti-érotisme. »

Le soupçon d’homophobie et d’anti-érotisme formulé par Chesley vient du fait que Kramer semble opposer, dans son roman, libération sexuelle et recherche de l’amour : « Dans Faggots, j’ai exposé les éléments pour tenter de répondre à une grande question : pourquoi voyais-je si peu d’amour entre deux hommes homosexuels ? ». Fred Lamish, le personnage principal, auteur de scénarii comme Kramer, rêve d’une relation hétéronormée fondée sur la fidélité. Laverne, un des propriétaires de la discothèque Balalaika, suite à un échange avec son ami et collègue Maxine, partage ses pensées avec le lecteur au sujet de l’amour et des pratiques sexuelles SM :

« Oui, le sexe et l’amour étaient deux objets distincts quand il voulait qu’ils ne forment qu’un, et oui, avoir autant de relations sexuelles rendait l’amour impossible, et oui, le sadisme n’était qu’un moyen de maintenir les gens à distance et le masochisme un moyen de les maintenir à proximité en s’agrippant à eux, et oui, nous sommes sadiques avec certains mecs et masochistes avec d’autres et parfois nous sommes les deux à la fois avec les uns et les autres, et oui, nous sommes tous sortis du placard mais nous sommes toujours dans le ghetto et tout ce que je vois ce sont des mecs qui se font du mal aux uns et aux autres et qui se font du mal à eux-mêmes. »

De manière répétée, et à travers divers personnages, Kramer assène l’idée que l’amour est incompatible avec une sexualité libérée. En outre, il suggère dans ce passage que le SM ne serait rien d’autre que l’expression d’une haine de soi et de ses semblables. D’ailleurs, pour Kramer, la virulence des attaques dont sa critique de certaines pratiques homosexuelles fait l’objet est une preuve de l’immaturité de la communauté gay :

« Je ne comprends pas, et je ne comprendrai jamais, pourquoi la critique de nous-mêmes et de certaines de nos actions constitue une homophobie envers soi-même. Le critique littéraire Leslie Fiedler a établi que c’est seulement lorsqu’une minorité est mature qu’elle peut apporter une réponse à l’autocritique par l’art ; et la réponse horrifiée à son portrait en des termes tout ce qu’il y a de moins «positif» est une indication de son immaturité. »

Avec un tel argument, il ne fait qu’alimenter la polémique et le soupçon d’homophobie. Les pratiques sexuelles SM ou les relations à partenaires multiples apparaissent ainsi comme des pratiques immatures, alors que la fidélité dans le couple serait une sorte de pleine maturité à atteindre. En prenant ainsi le contrepied des revendications homosexuelles de la fin des années 70, Kramer provoque indéniablement la communauté gay et suscite la controverse. Si en 1994, cette dernière lui semble essentielle à une prise de conscience politique du public, il affirme néanmoins qu’il ne s’attendait pas à déclencher de telles polémiques :

« Je pensais avoir écrit un roman satirique sur la vie gay que la plupart de mes amis et moi-même menions. J’avais l’intention que ce soit drôle. J’aimais Evelyn Waugh. Je voulais qu’il soit un modèle et un guide. Tout le monde allait rire et s’instruire. Il ne m’est jamais venu à l’esprit que Faggots allait être polémique. »

Si Kramer revendique le caractère satirique de son roman, il se place également dans la lignée de l’auteur moraliste britannique Evelyn Waugh. Il souhaite que le lecteur « rie » mais également qu’il « apprenne ». Or, c’est justement cette position moralisatrice qui lui est reprochée.

Faggots_by_Larry_KramerNéanmoins, il serait réducteur de ne prêter que des intentions hétéronormatives à Kramer à travers Faggots. La satire n’a pas pour unique but d’ériger le couple monogame en modèle, elle est aussi censée faire prendre conscience à la communauté gay new-yorkaise de son absence de pouvoir politique et de son absence d’unité. En dépeignant des personnages hédonistes et individualistes, Kramer entend démontrer que la libération sexuelle gagnée par les gays de New York masque l’absence d’agenda politique de la communauté. A ce titre, il signe, sur les conseils de son éditeur, une tribune dans le New York Times du 13 décembre 1978, année de la publication de Faggots. Il oppose dans ce texte la communauté gay de San Francisco et celle de New York. Profondément marqué par la mobilisation californienne autour de l’assassinat de Harvey Milk, Kramer déplore l’incapacité des homosexuels new-yorkais à obtenir une ordonnance du conseil municipal. Cette inefficacité lui semble tout droit découlée de l’individualisme des gays new-yorkais. Il écrit ainsi :

« Je suis de retour à à New York et le sens de la communauté que j’ai ressenti à San Francisco me manque, beaucoup. J’appelle plusieurs de mes amis, mais aucun n’est chez lui. Je sais que la plupart d’entre eux sont dans les bars, ou au sauna, ou en boîte, sortis se trémousser sur des futilités […] Le conseil municipal avait raison. Nous ne sommes pas prêts pour nos droits à New York. Nous ne les avons pas gagnés. Nous ne nous sommes pas battus pour eux. Les homosexuels de Californie ont mobilisé tout un Etat pour battre l’amendement Briggs […] Le million d’homosexuels de New York ne peut pas mobiliser la ville. »

Selon Kramer, c’est l’incapacité des gays new-yorkais à se constituer en communauté qui entrave l’avancée de leurs revendications politiques. Et si ceux-ci sont incapables de se constituer en communauté, c’est parce qu’ils s’attachent à des « futilités » telles que les sorties dans les « bars », dans les « boîtes » et dans les « saunas ». Cette allusion aux lieux de sociabilité fréquentés par la communauté gay fait directement écho à la visite de Fred aux Everhard Baths, un sauna à la mode :

« Il était là, dans la demeure des besoins élémentaires. Cet endroit était peut-être le monde en miniature, la vie humaine réduite à sa plus simple expression, ce moment effrayant où un nom et une identité ne sont plus essentiels. Si celui-là ne veut pas de toi, laisse tomber, et trouve quelqu’un qui prendra la marchandise telle quelle. »

A en croire Fred Lamish, la fréquentation des saunas transformerait l’être humain en marchandise. Dépourvus de nom et d’identité propres, les corps ne seraient plus que des morceaux de chair incapables de réflexion et de prise de position politique. Ainsi, les pratiques sexuelles décrites dans Faggots seraient non seulement un frein à l’amour envisagé sur les bases hétéronormées du couple monogame, mais elles seraient également l’expression de l’individualisme et de l’égoïsme des gays, en constante recherche de plaisir, et incapables de se mobiliser pour obtenir une reconnaissance politique. Cette prise de position ne peut évidemment qu’amplifier la controverse qui oppose Kramer aux leaders de la communauté gay de New York, d’autant qu’à cette époque Kramer ne s’est pas encore illustré dans l’action militante :

« J’ai reçu un grand nombre de coups de fil et de lettres qui disaient tous plus ou moins : « qui es-tu, putain, et de quel droit prends-tu la parole publiquement ? » En effet, je critiquais toute une communauté et ses leaders que je connaissais peu et qui ne me connaissaient sûrement pas. Plus d’un m’hurlèrent dessus en me demandant : « où étais-tu toutes ces années, pendant que nous nous bougions le cul pour défendre une ordonnance reconnaissant les droits des gays ?» »

C’est donc en remettant en cause de manière très provocatrice les acquis de la libération sexuelle et en pointant du doigt l’échec des revendications politiques homosexuelles que Kramer se fait connaître des leaders du mouvement gay new-yorkais. Comme l’écrit Arnie Kantrowitz :

« Kramer ne venait pas de la droite ni de la gauche. Son attaque était plus morale que politique. Il voulait que les gays soient moins brutaux les uns envers les autres, qu’ils se considèrent moins comme des objets. La source de son indignation était personnelle, non révolutionnaire, pourtant beaucoup d’entre nous perçurent que ses efforts pour faire émerger une autocritique donnaient des armes à notre ennemi, et nous l’injuriâmes comme il nous injuriait. »

Bien que Kramer assure ne pas avoir eu conscience de ce qu’il faisait, les tensions qu’il fait naître lors de la sortie de Faggots entre lui et les leaders du mouvement gay new-yorkais vont en grande partie conditionner les rapports qu’ils vont entretenir par la suite, notamment au moment de l’apparition du sida.

 

The Normal Heart et le militantisme antisida

L’exemple le plus marquant de la rancœur larvée opposant Kramer aux leaders du mouvement gay au moment de l’épidémie de sida est magistralement illustrée par la remarque de David Bergman dans son article Larry Kramer and the Rhetoric of AIDS :

« Kramer a pu s’exprimer sur le sida si rapidement et avec tant de force parce que la maladie était objectivement en lien avec plusieurs idées et prises de position qui étaient déjà les siennes ; le sida a simplement déclenché une série de réponses préexistantes. »

Bergman semble ici suggérer que l’engagement de Kramer dans la lutte antisida, notamment à travers son œuvre théâtrale, aurait été un prétexte pour développer les théories moralisatrices qu’on lui avait reprochées à la fin des années 70, comme si Kramer avait trouvé, grâce au sida, le moyen de renforcer ses positions. Si l’assertion est brutale et quelque peu absurde, elle dit pourtant bien l’isolement dans lequel Kramer se trouve au début des années 80 face au mouvement gay new-yorkais. Il est cependant vrai que c’est en s’appuyant sur la supposée inconscience de la communauté gay que Kramer décide de se lancer dans la lutte antisida, en créant dès 1982 la Gay Men’s Health Crisis, première association d’information sur le sida envers la communauté gay de New York. Il se plait d’ailleurs à raconter l’épisode, repris dans l’introduction à The Normal Heart par Andrew Holleran, un écrivain gay américain et ami de Kramer, d’un week-end à Fire Island, quelques temps après la création de l’association, pour récolter des fonds. Sur cette île de loisirs décrite comme le summum de la débauche gay dans Faggots, Kramer se heurte alors à l’indifférence de ces congénères :

« Larry Kramer avait une réputation, vous savez – parce qu’il avait écrit Faggots, un roman que beaucoup ont perçu de manière négative en 1978 (et que d’autres ont trouvé très juste) – alors quand il a réapparu quelques années plus tard, prévenant les homosexuels que le fait d’avoir des relations sexuelles les uns avec les autres pouvait désormais être mortel, personne ne l’a accueilli chaleureusement. Le bruit qui courait était : « C’est Larry, toujours en train de crier au loup » »

La provocation du roman Faggots est passée par là, et le discours alarmiste, bien que justifié, de Kramer face au danger que représente cette maladie alors encore mal connue semble inaudible. Cette incompréhension est d’ailleurs à l’origine de l’écriture de The Normal Heart.

the normal heart larry kramerDans cette pièce, largement autobiographique, Kramer revient sur la création de la Gay Men’s Health Crisis, sur les débats qui agitaient l’association et sur son éviction par les membres du bureau. Les similitudes entre la vie de Kramer et celle de Ned Weeks, le personnage principal de la pièce, sont nombreuses. Ce dernier, à l’instar de l’auteur, crée une association d’aide aux malades dans son appartement, possède un peu d’argent géré par son frère et se voit reprocher ses prises de position par ses proches. En outre, en 1993, Kramer fait à nouveau appel au personnage de Ned Weeks pour la pièce The Destiny of Me où il évoque son histoire familiale et, si le doute persistait encore sur le fait que Ned Weeks soit l’alter ego de l’auteur, celui-ci utilise le nom du personnage dans son adresse mail personnelle. The Normal Heart constitue donc une source intéressante pour comprendre la position de Kramer face à la communauté gay et aux pouvoirs publics aux premiers temps de l’épidémie de sida. Ce sont les prises de position radicales de Ned Weeks qui le caractérisent par rapport aux autres personnages de la pièce. Dans la cinquième scène du premier acte, lors de la rédaction d’une lettre d’information à l’intention des membres de l’association, Ned et ses amis s’opposent sur le contenu du message. Pour Ned, il est urgent que la communauté gay prenne conscience de la gravité de l’épidémie. Il souhaite ainsi que la lettre d’information incite les gays à revoir leurs pratiques sexuelles :

« J’en ai assez de ces mecs qui gémissent en prétendant qu’abandonner les rapports sexuels à risque avant que cela ne leur explose à la figure est pire que la mort… J’en ai assez de ces mecs qui ne sont capables que de penser avec leur bite… J’en ai assez de ces gays honteux. Nous sommes en 1982, les mecs, quand allez-vous sortir du placard ? D’ici 1984, vous pourriez bien être morts. »

Dans cet extrait, la promiscuité apparaît comme le corolaire d’une homosexualité cachée et honteuse, rappelant les propos de Mickael Pollak qui écrit dans Les homosexuels face au sida que «[l]’interdit de l’homosexualité a renforcé et accéléré la séparation de la sexualité et des tendances affectives, et indirectement la recherche de relations anonymes et multiples». La multiplication des rapports sexuels serait alors le signe d’une haine de soi que l’incapacité du coming out viendrait confirmer. Alors que d’un point de vue sanitaire, l’appel à la prudence de Ned Weeks peut s’entendre, ce dernier teinte son discours d’une dimension morale et politique à travers l’injonction au coming out, qui pousse les autres personnages dans leurs retranchements. S’ensuit une discussion sur le droit de l’association à dicter une conduite à ses membres :

« BRUCE: Mais nous ne pouvons pas dire aux gens comment ils doivent vivre leur vie. Nous ne pouvons pas faire ça. Et d’ailleurs, tous les représentants politiques gays baisent. C’est comme cela de tous les côtés.

NED: Tu dis cela comme si c’était tout ce qu’être gay signifie.

BRUCE: Mais c’est tout ce que cela signifie!

MICKEY: C’est la seule chose qui nous différencie.

NED: Je ne veux pas que l’on me considère comme différent. »

Le refus de la différence de Ned peut être perçu comme un rejet des acquis de la libération des mœurs, le personnage n’admettant pas que son identité soit réduite à sa sexualité. En outre, à l’instar de ce qu’écrit Kramer dans le New York Times à la sortie de Faggots, ce rejet de la sexualité comme ciment de l’identité semble être motivé par l’inefficacité politique d’une telle démarche. C’est ce qui transparaît lorsque Ned s’écrit :

« Pourquoi est-ce que nous ne pouvons parler que de notre sexualité, et cela sans relâche ? Tu sais, Mickey, tout ce que nous avons créé, c’est une génération de mecs incapables de communiquer les uns avec les autres sinon par le biais d’une érection. Nous ne parvenons même pas à obtenir un rendez-vous avec l’assistant gay du maire ! »

A nouveau, ces propos sonnent comme une bravade en direction des leaders gays des années 1970. Selon Ned Weeks, et selon Kramer, la liberté sexuelle nouvellement acquise n’est qu’un leurre qui ne permet pas d’accéder à un réel pouvoir politique de la communauté gay. Pour Kramer, la communauté gay doit chercher sa cohésion ailleurs que dans son rapport à la sexualité et cela passe par un empowerment politique.

 

Radicalisation face aux pouvoirs publics

Comme nous l’avons vu, Kramer s’oppose aux leaders et à la communauté gays d’un point de vue moral, en rejetant les acquis de la libération sexuelle impropres selon lui à bâtir une relation de couple fondée sur l’amour. Mais il met également en doute la capacité de cette communauté à s’opposer efficacement aux pouvoirs publics. Or, il lui semble que la véritable libération des homosexuels ne peut passer que par la constitution d’une force politique consciente de la nécessité de défendre des intérêts communs. Dans The Tragedy of Today’s Gays, qui est la transcription d’un discours tenu par Kramer le 7 novembre 2004, soit cinq jours après la réélection de Georges W. Bush à la présidence des Etats-Unis, lors d’un meeting organisé par le HIV Forum, l’Office of Lesbian, Gay, Bisexual and Transgender Student Services de l’université de New York, le Broadway Cares/Equity Fights AIDS, le Callen-Lorde Community Health Center et la fondation Gill, il interpelle les participants sur l’état des forces de la communauté homosexuelle :

« Nous n’avons pas de pouvoir. Personne ne nous écoute. Nous n’avons aucun accès au pouvoir […] Il n’y a pas une seule personne à Washington qui nous obtiendra ou nous donnera autre chose que de la merde et toujours plus de merde. Je suis désolé. C’est là où nous en sommes aujourd’hui. Nulle part. »

Face à différentes instances de lutte contre le sida et en faveur des droits LGBT, Kramer affirme haut et fort l’absence totale de pouvoir de la communauté homosexuelle, au bout de vingt ans d’épidémie de sida. Selon Kramer, il existe deux causes à cette situation. La première est l’absence de conscience d’intérêts communs à défendre de la part des gays :

« La plupart de nos camarades gays ne lisent pas de livres sur nous. Ni ne viennent voir les pièces sur nous. Que voulez-vous faire ? Je ne sais pas. Et d’après ce que je peux dire après avoir discuté avec beaucoup d’entre nous, vous ne savez pas non plus. Et cela est effrayant. Une grande masse mouvante d’être potentiellement supérieurs ne sait pas quoi faire d’ellemême ni prendre la peine d’apprendre l’histoire. Alors, ils dansent. Alors, ils se droguent. Alors, ils vont sur Internet pour trouver plus de sexe. Ce sont des vies utiles qui sont gâchées. »

Le désintérêt d’une majorité de gays pour l’histoire de la communauté apparaît à Kramer être l’une des principales causes de cette impossible formation d’une force politique unie. Et, comme à la fin des années 70, il s’en prend encore à la fréquentation des lieux de sociabilité que sont les discothèques pour expliquer ce phénomène. En 2004, cependant, le discours de Kramer s’est quelque peu modifié, et Internet remplace désormais les saunas comme espace de luxure détournant les jeunes hommes de la lutte politique. Néanmoins, le constat est amer pour celui qui depuis le début des années 1980 se bat pour une prise de conscience de la communauté gay. En effet, qu’est-ce que The Normal Heart, sinon une pièce de théâtre censée éveiller les esprits à la conscience de l’indifférence des pouvoirs publics face à l’épidémie de sida, une pièce de théâtre politique au sens d’un « théâtre de combat politique » ? Cette conscience politique qu’il appelle de ses vœux, Kramer n’a eu de cesse de tenter de la faire naître, en recourant notamment à la provocation dans ces écrits de fiction et ses prises de position publiques. Et cela passe notamment par la mise en cause, souvent brutal, des pouvoirs publics. Ainsi, dans la neuvième scène du deuxième acte de The Normal Heart, Kramer décrit la légèreté avec laquelle Ned et ses amis sont reçus à la mairie de New York : 

« NED: Nous avons essayé de voir le maire pendant quatorze mois. Ça nous a pris un an uniquement pour obtenir ce rendez-vous avec vous et vous êtes en retard d’une heure et quarante-cinq minutes. Avez-vous dit au maire qu’une épidémie était en cours ?

HIRAM: Je ne peux pas lui dire cela !

NED: Et pourquoi pas ?

HIRAM: Parce que ce n’est pas vrai. »

Non seulement ce passage symbolise l’indifférence des pouvoirs publics envers les représentants de la lutte contre le sida, puisque l’assistant du maire, après avoir repoussé le rendez-vous pendant quatorze mois arrive en retard, mais cela illustre également l’attitude de ces institutions qui refusent de prendre la mesure du problème, alors même que le Center for Disease Control d’Atlanta a tiré la sonnette d’alarme,comme le précise Mickey, un des personnages, un peu plus loin dans l’échange. Et c’est justement cette volonté de ne pas voir qui justifie, aux yeux de Ned Weeks comme à ceux de Kramer, de recourir à des méthodes plus extrêmes, plus provocantes, dont l’analogie avec l’Holocauste et le IIIème Reich est une des manifestations les plus parlantes. Dès les notes de mises en scène qui précèdent la pièce, Kramer invite les metteurs en scène potentiels à inscrire diverses informations sur les murs de la scène et du théâtre, dont la reproduction d’un texte issu de The American Jewry During the Holocaust, qui fait état de la stratégie adoptée par l’American Jewish Commitee durant la Seconde guerre mondiale : 

« Dès le début de la crise juive, le Comité a répondu à chaque nouvel outrage nazi en pratiquant son style traditionnel de discrète diplomatie d’arrièrecour. Après chaque évènement, pire que le précédent, le Comité réagissait en contactant encore un autre politique ou en retournant voir les mêmes politiques pour attirer leur attention sur la nouvelle situation. […] Ils tentaient toujours de persuader les mêmes politiques lorsque la guerre s’est terminée. »

Avec ce texte, Kramer entend établir un parallèle entre les tentatives d’interventions des Juifs américains auprès du gouvernement durant la Seconde guerre mondiale et les tentatives des leaders homosexuels auprès des pouvoirs publics durant l’épidémie de sida. En constatant l’échec de la stratégie de l’American Jewish Commitee, Kramer met à nu l’incapacité pour une minorité à faire valoir ses droits en ayant recours à la discrétion et à la diplomatie. En filigrane, il appelle alors à une radicalisation de la lutte, ou plutôt, à une radicalisation des moyens de mener cette lutte, face à l’urgence de l’action. En faisant appel à l’horreur du génocide commis envers les Juifs par les Nazis, Kramer cherche à rendre compte de l’hécatombe qui touche la communauté homosexuelle. C’est pourquoi le recueil d’articles datant des années 1980 et publié en 1994 s’intitule Reports from the Holocaust : the making of an AIDS activist. C’est aussi pourquoi il réclame dans The Tragedy of Today’s Gays, en 2004, que le Dr. Krause, directeur du NIAID au moment de l’apparition du sida réponde de ses actes dans « un procès du type de celui de Nuremberg » ou encore qu’il écrit à propos de Reagan : « Personne n’écrit que Ronald Reagan est responsable de plus de morts qu’Adolf Hitler ».

En outre, Kramer a recours à l’outing pour interpeler les responsables politiques et les obliger à se positionner. Dans The Normal Heart, lors de l’entretien entre les membres de l’association et Hiram, l’assistant du maire, Ned Weeks laisse entendre que le maire est gay :

« NED: Si vous ne parlez pas au maire, que faisons-nous ? Comment pouvons-nous lui rapporter la situation ? En embauchant un gigolo bien foutu et en l’envoyant à Gracie Mansion avec notre requête tatouée sur la bite ?

HIRAM: Le maire n’est pas gay !

TOMMY: Oh, allons, Blanche ! »

Cette allusion à l’homosexualité du maire fait clairement référence aux rumeurs entourant la sexualité d’Ed Koch, maire de New York à l’époque. Dans son discours de 2004, Kramer revient à la charge de manière plus directe :

« Koch, bien sûr, beaucoup d’entre nous le savait, était gay […] En 1984, j’ai été approché par Richard Nathan à Los Angeles […] Il m’a dit ce qui avait été rapporté, qu’il avait été l’amant de Koch et qu’il voulait que cela devienne public ; et que la peur d’être outé avait complètement empêché Koch de faire quoique ce soit contre l’épidémie qui surgissait si rapidement dans sa ville. »

En mettant en avant la supposée homosexualité de Koch et en affirmant que c’est précisément à cause de cette homosexualité que Koch a été si peu enclin, en tant que maire, à agir face à l’épidémie de sida, Kramer entend dénoncer le cynisme de la classe dirigeante. La violence de l’outing fait alors écho à la violence de l’indifférence manifestée par les pouvoirs publics. Cette méthode a cependant ses détracteurs au sein même de la communauté homosexuelle. Tout d’abord, en ce qui concerne Ed Koch, le maire de New York a toujours refusé de s’exprimer sur son orientation sexuelle, comme le rappelait le New York Times en janvier 2013, quelques jours seulement avant sa mort. Le caractère provocateur de l’outing vient alors du fait que Kramer semble colporter une rumeur, ou du moins une information invérifiable. En outre, l’outing peut prendre d’autre forme que la révélation publique de l’homosexualité d’un individu et les gays dans le placard sont contraints de vivre une existence cloisonnée, ce dont rend compte l’opposition dans The Normal Heart entre Ned et Bruce à propos du nom de l’organisation apparaissant sur l’enveloppe pour l’envoi de la lettre d’information. Pour Bruce, la mention du terme «gay» est préjudiciable, puisqu’elle constituerait une sorte d’outing du destinataire et pourrait interférer, d’une manière ou d’une autre, dans sa vie quotidienne. Or, Ned refuse d’entendre un tel argument et dénonce la frilosité de Bruce. Ce dernier est cependant désigné président de l’association par les autres membres du bureau, constituant ainsi une forme de rejet des méthodes employées par Ned. Suite à cette désignation, Ned confie d’ailleurs à son amant, Felix :

« NED: Nous venons d’élire un président qui est dans le placard. J’ai perdu sur tous les points. Et je suis le seul à l’ouvrir parmi eux. […]

FELIX: Ned, je pense que tu aurais dû être le président.

NED: Je ne le voulais pas vraiment. Je n’ai jamais été doué pour jouer en équipe. J’aime envenimer les choses tout seul. »

Alors qu’il doit faire face à son premier échec au sein de l’association, Ned semble très lucide sur ses capacités à travailler en équipe et à représenter au mieux les intérêts de l’organisation. Il n’est pas assez consensuel, et ses méthodes sont sans doute trop radicales, pour faire l’unanimité au sein du groupe. Pour autant, cette apparente lucidité n’aboutit sur aucune remise en cause ni aucun réajustement, pas plus chez le personnage de Ned que chez Larry Kramer lui-même.

Cette radicalité trouve d’ailleurs son expression dans la structure même de la pièce The Normal Heart. En effet, bien qu’il ne le revendique pas explicitement, Kramer reprend à son compte les théories du théâtre documentaire telles que définies par Peter Weiss à la fin des années 60 en prologue du Discours sur le Vietnam. Cette conception d’un théâtre du compte-rendu est appliquée par Kramer à la lettre, ce dont rendent particulièrement compte les notes de mise en scène au début de la pièce. Kramer invite les metteurs en scène à recouvrir « partout où cela est possible » les murs de la scène et du théâtre « de faits, de chiffres et de noms » peints en lettres noires. Il propose ensuite quelques exemples des informations qui doivent apparaître sur les murs comme le nombre de cas de sida aux Etats-Unis au moment de la représentation (il va jusqu’à donner le numéro de téléphone du Center for Disease Control d’Atlanta afin d’obtenir la mise à jour la plus précise possible), le nombre d’articles publiés dans les principaux journaux nationaux américains sur l’épidémie en 1984, des données chiffrées comparant la place accordée dans le New York Times au sida durant les 19 premiers mois de l’épidémie (7 articles) en regard de celle accordée au scandale du Tylenol pendant trois mois en 1982 qui n’a affecté que sept personnes (54 articles), des citations du Dr Robert Gallo ou encore les dépenses en matière de services publics et d’éducation du maire de New York, Ed Koch (1978-1989), en comparaison de celles du maire de San Francisco, Dianne Feinstein (1978-1988). Comme le prescrit Weiss, les informations sont brutes, l’effet qu’elles produisent vient non seulement de leur multiplication sur les murs mais également de leur confrontation les unes aux autres. Or, le théâtre documentaire défini par Peter Weiss et dont la structure de The Normal Heart semble s’inspirer, n’est pas un théâtre du consensus. Ainsi, l’outrance et les positions radicales de Ned Weeks trouvent un écho dans la forme même du texte théâtral. La pièce a pour but une condamnation, une dénonciation de l’inaction des pouvoirs en place.

the normal heart plateau Larry Kramer

 

Conclusion

Dès la fin des années 1970, en adoptant une position moralisatrice par rapport aux acquis de la libération sexuelle dans son roman Faggots, Kramer entre en confrontation avec les aspirations de la communauté gay new-yorkaise. Cette provocation à l’égard des combats menés le met en porte-à-faux face aux leaders de la communauté. Dès lors, son discours est brouillé lorsqu’il revient sur le devant de la scène quelques années plus tard avec The Normal Heart pour dénoncer l’attitude des pouvoirs publics face à l’épidémie de sida.

Pourtant, là encore, Kramer ne renonce pas à la provocation, estimant que c’est le seul moyen de faire prendre conscience aux spectateurs de l’urgence de la situation. Force est de constater, néanmoins, que la présomption de haine de soi qui entoure les prises de position moralisatrices du romancier Kramer amenuit la portée de l’engagement politique d’une pièce comme The Normal Heart. Le choix de Kramer de donner vie à un discours radical, nécessaire aux vues de la situation sanitaire critique de la communauté gay, par une forme théâtrale elle-même radicale et inspirée du théâtre documentaire de Peter Weiss, souffre des préjugés qui accompagnent la parole de l’auteur. Alors que la provocation apparaît nécessaire à la prise de conscience pour Kramer, elle jette également le discrédit sur ses propos. Ainsi, de manière souvent injustifiée ou un peu simpliste, l’appel à la lutte et la dénonciation de l’injustice dont fait preuve Kramer ne sont pas pris à leur juste valeur. Or, ce n’est pas temps le fond du propos qui semble poser problème que la forme dans laquelle il est délivré. Si la provocation et la polémique qui en découle ont permis à Kramer de se faire connaître, elles ont aussi anesthésié une partie de la force de son engagement et rendu inopérant son désir de voir émerger une force politique gay capable de rivaliser avec les pouvoirs sociaux de domination. 

 

Ce texte a été publié, dans sa version intégrale, pour le première fois en 2013 dans la revue universitaire milanaise Itinera.

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