La Chandeleur au ciné

«En février, sors de ton terrier», dit le célèbre proverbe berrichon. «Et cours dans les salles de ciné», aurait-on pu rajouter tant les films gay-friendly se bousculent à l’affiche ce mois-ci.

I Love You Phillip Morris – De John Requa et Glenn Ficarra, avec Jim Carrey, Ewan McGregor. Sortie le 10 février.
Cannes, Sundance, le Festival de Films LGBT de paris (Chéries-Chéris)… Quels que soient les profils des (nombreux) festivals où elle a été présentée, cette comédie culottée provoque les mêmes réactions : le rire, bien sûr, ô combien. Mais aussi une bonne part d’incrédulité face à une histoire vraie, celle d’un homme prêt à tout pour ne pas être séparé de son amant. Et un véritable bonheur de découvrir une telle liberté de ton dans un film américain mené par des stars du calibre de Jim Carrey et Ewan McGregor en couple pédé se rencontrant en prison. Alors bien sûr, pour y prendre plaisir, il faut accepter les présupposés de ce genre qu’est la comédie outrancière, à savoir l’utilisation sans vergogne des stéréotypes, et notamment ceux concernant l’homosexualité. Et I Love You Phillip Morris, où l’homosexualité est de tous les plans, n’en est pas économe. Steven Russell, l’ex-flic arnaqueur aux assurances qu’incarne Jim Carrey, est ainsi une folle aimant le luxe, et certaines répliques et situations reproduisent les clichés les plus éculés. Sauf qu’ici, comme le regard n’est jamais méprisant et tout au contraire complice, ces clichés deviennent autant de clins d’œil savoureux. Et s’il fallait une seule illustration du caractère profondément gay-friendly et progressiste du film, il suffirait de se remémorer la façon dont il a été reçu par les groupes américains les plus rétrogrades et conservateurs, outrés qu’on puisse ainsi afficher en toute franchise la sexualité homo, et qui ont tenté d’empêcher sa diffusion outre-Atlantique. Sans négliger ses limites (mise en scène souvent pauvre, aspect mécanique et répétitif du scénario…), I Love You Phillip Morris — qui ne doit son existence qu’à l’implication d’un producteur français, Luc Besson — est une irrésistible bouffée d’air frais.

Ander – De Roberto Castón, avec Josean Bengoetxea, Christian Esquivel, Pilar Rodriguez. Sortie le 17 février.
Il s’est passé presque une heure lorsque cela surgit : un désir irrépressible, incontrôlable, dévastateur. Cela survient lors d’un mariage, lorsque deux hommes se retrouvent dans les toilettes de la ferme où se déroule la fête. Ils se connaissent depuis quelque temps déjà, l’un est le patron de l’autre, ils sont devenus proches au fil de ces jours où José, un ouvrier péruvien, est venu prêter main-forte à Ander, paysan basque quadragénaire qui s’est cassé la jambe. Dès lors, plus rien ne sera pareil, le plus difficile pour Ander — qui a toujours refoulé sa nature profonde — ne fait que commencer… Cette scène centrale du premier long-métrage de Roberto Castón tranche avec le reste de ce film, tant par son rythme que parce qu’elle marque un basculement. Autant Ander avance d’un bout à l’autre au rythme lent, immuable de la belle et rude nature basque, autant cette séquence se caractérise par sa frénésie, son urgence, sa fièvre. Elle est le moment de rupture, celui où tout se révèle des non-dits antérieurs, celui où tout s’amorce des évolutions à venir. Et pourtant, lorsqu’elle s’achève, le monde d’Ander, en apparence, reprend son cours et son allure, alors que tout a changé. Ander est donc un film magnifique et troublant sur la difficulté de devenir soi, sur le douloureux cheminement à accomplir pour surmonter ses peurs et les contraintes familiales et sociales. Bien plus qu’un Brokeback Mountain basque tel qu’il est parfois présenté (c’est-à-dire comme une tragédie de l’amour impossible), Ander est un film ample et apaisé où deux hommes s’apprivoisent (l’un l’autre, mais aussi eux-mêmes) dans la difficulté. Seule une même manière d’installer leurs passions gays dans une nature superbe et dans des milieux sociaux a priori hostiles rapproche le film d’Ang Lee et celui du créateur du Festival de Films Gays et Lesbiens de Bilbao.

A Single Man – De Tom Ford, avec Colin Firth, Julianne Moore, Nicholas Hoult. Sortie le 24 février.
Tom Ford est l’élégance même, son travail chez Gucci et Saint-Laurent l’a amplement prouvé. Son passage à la réalisation le confirme, son premier film ayant cette qualité de raffinement, de préciosité et de précision qui a fait son succès dans la mode, cette manière d’allier classicisme et décontraction qui sont la marque de Ford. Peut-on dire pour autant qu’en matière de mise en scène, le styliste possède d’ores et déjà un style ? Ce serait aller un peu vite en besogne, car si A Single Man est très finement composé et écrit à partir du roman de Christopher Isherwood (Un homme au singulier), si son cinéaste ose quelques effets visuels (images teintées, passage de la couleur au noir et blanc…), il lui manque encore ce caractère personnel, ce point de vue par lesquels on reconnaît les auteurs. Si on osait, on dirait que Tom Ford s’affirme ici en excellent faiseur de prêt-à-porter, pas encore en créateur de haute couture. Ce portrait d’un brillant professeur qui, un matin de 1962, envisage de se suicider car il ne supporte plus la solitude imposée par la mort de son compagnon de longue date, résonne pourtant parfaitement avec la personnalité de Ford, ne serait-ce que par l’apparence de séducteur un peu fatigué de Colin Firth qui n’est pas sans rappeler celle de Ford, ou ce regard porté sur l’homosexualité cachée des années 60 par un artiste qui n’a jamais fait mystère de la sienne. Souvent touchant dans sa manière de confronter son héros en bout de course à son entourage (meilleure amie, bel étudiant, etc.), A Single Man reste pourtant dans l’ensemble un bel objet un peu froid, rarement charnel alors qu’il y est question de désir et de beauté du corps masculin.

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