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Le Freudo-sceptique

100704_5interviewOnfrayimMichel Onfray, né en 1959, a créé en 2002 l’Université populaire de Caen, où il anime actuellement un séminaire. Il a publié de très nombreux ouvrages dont l’Antimanuel de philosophie (Bréal, 2001) et le Traité d’athéologie (Grasset, 2005). Son dernier essai en date, Le crépuscule d’une idole – l’Affabulation freudienne, se présente comme une étude critique de la psychanalyse et de son fondateur Sigmund Freud.

En quoi la vision d’un Freud émancipateur de la femme et des homosexuels est-elle erronée selon vous ?
Elle est erronée parce que la libération sexuelle est un acquis du freudo-marxisme de la seconde moitié du XXe siècle et non du freudisme. Freud était ontologiquement homophobe, même s’il ne l’est pas sociologiquement ou politiquement. Freud est contre la libération sexuelle : il sait qu’elle est impossible, impensable, puisque la civilisation se constitue à partir de la répression des instincts sexuels et qu’il joue la carte de la civilisation contre celle des instincts. Par ailleurs, il fait du phallus la loi à partir de laquelle s’organise la normalité selon ses vœux : l’homme, le mâle, le phallus, le pénis. Dès lors, la femme est pensée comme un homme auquel il manque un pénis, un manque qui structure son être et explique son comportement – et Freud reprend sur ce sujet tous les clichés misogynes et phallocrates : inférieure, incapable de justice, frivole, jalouse, lire l’affligeant De la sexualité féminine (1931). Découvrant le sexe de la femme, l’homme découvre d’abord, toujours selon Freud, un pénis manquant. Il conclut qu’il sera lui aussi privé de son pénis, qu’on peut lui couper s’il désire coucher avec sa mère, ce qu’il ne saurait éviter – puisque le complexe d’Œdipe est pensé par Freud comme universel… L’homosexuel, quant à lui, est incapable d’un amour par étayage, autrement dit par choix de l’être du sexe opposé – ce que précise Pour introduire le narcissisme en 1914. Il subit la loi de l’amour narcissique : incapable d’aimer autrui, il s’aime lui et lui seul, d’où sa passion homosexuelle. Le développement pensé par Freud comme normal conduit, toujours selon lui, du stade oral au stade phallique en passant par les stades anal et sadique-anal. Ensuite arrive le complexe d’Œdipe et une période de latence. Le choix sexuel normal s’effectue sur le sexe opposé – sauf chez l’homosexuel qui a raté, d’une certaine manière, l’évolution dite normale au moment œdipien. Mais Freud ne condamne pas l’homosexualité. Il ne met pas sa théorie au service d’une persécution sociale qu’il légitimerait, mais il fait d’elle une perversion (indépendamment du jugement de valeur attaché à ce mot), car elle échappe au schéma bourgeois classique qui est le sien : génital, hétérosexuel et familial. Ce sont Wilhelm Reich, Eric Fromm ou Herbert Marcuse, les freudo-marxistes, qui n’étaient ni freudiens orthodoxes, ni marxistes orthodoxes, mais freudiens de gauche et marxistes libertaires, qui ont contribué à la libération (homo)sexuelle : Mai 68 aura été le grand moment freudo-marxiste des libérations.

Le terme d’«inversion», employé par Freud pour désigner l’homosexualité, est-il chargé d’une connotation morale ?
D’une certaine manière, oui : on inverse un ordre dont on pense qu’il est le bon…

Freud était-il homophobe ou reflétait-il simplement la mentalité de son époque et de son milieu ?
Il était ontologiquement homophobe dans la mesure où il fixe une norme théorique (l’hétérosexualité, la monogamie, la conjugalité, la procréation, le familialisme) et affirme que ce qui sort de cette norme s’inscrit sous la rubrique «perversion», et que, dans celle-ci, on trouve les homosexuels, donc, mais également les pédophiles et les zoophiles…

Comment comprenez-vous alors que dans une lettre, en 1935, Freud semble se montrer plutôt conciliant à l’égard de l’homosexualité ?
Il y a, en effet, cette schizophrénie chez lui : un théoricien qui pense l’homosexualité comme une perversion, même si, je le répète, il ne moralise pas ce concept ; un père qui sait que sa fille préférée est elle-même homosexuelle ; un citoyen qui, rapporte la biographie, signe une pétition qui invite à ne pas criminaliser l’homosexualité, ce que confirme cette lettre de 1935 qui est aussi la lettre d’un théoricien. Or on ne peut, sauf sur le papier et de façon artificielle, séparer les trois instances – le théoricien, le père, le citoyen – car ce sont trois modalités, parmi tant d’autres, d’une seule et même personne… Le théoricien bourgeois viennois, homme de son temps, n’évite pas le préjugé ; le père qui aimait tant sa fille, en découvrant son homosexualité, n’évite pas la compréhension, sinon la compassion, pour celui que la société persécute pour son être sexuel. Freud est assez nietzschéen sur ce sujet : il reste relativement par-delà le bien et le mal… Mais convenons qu’il n’a pas endossé les habits du moraliste sur ce sujet comme sur d’autres : sa revendication de scientificité l’y obligeait.

Michel Onfray, Le Crépuscule d’une idole – l’Affabulation freudienne, Grasset, 2010

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