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“Théories de la littérature” de Didier Eribon

Dans son dernier ouvrage, Théories de la littérature, le sociologue et philosophe Didier Eribon tente de mettre en lumière des théories de la sexualité concurrentes dans de grands textes littéraires.

didier eribon theories de la litterature systeme du genre et verdicts sexuels presses universitaires de france collection des mots heterocliteLa littérature peut être un foyer de résistance et de dissidence. Nous le savons, et Didier Eribon davantage encore, lui dont les analyses sur la domination sexuelle et sociale ont été nourries de références littéraires.

Dans Théories de la littérature, il propose de lire À la recherche du temps perdu comme une «bataille permanente» entre des théories de la sexualité. Il y a, d’une part, la théorie du narrateur, celle qui ouvre Sodome et Gomorrhe : l’homosexuel masculin est une âme de femme dans un corps d’homme. Mais cette théorie est contredite dans l’espace même du roman par les personnages (en particulier le baron de Charlus) : par leurs propos et leurs attitudes, ils résistent, élaborent des discours concurrents, appuyés sur leurs expériences. En somme, cette «instabilité fondamentale» (que Didier Eribon fait advenir contre Proust lui-même, soulignant les contradictions de l’écrivain) est produite par les politiques minoritaires, dans l’œuvre littéraire comme dans la société : toute théorie dominante est toujours menacée par les théories concurrentes produites par les dominés.

Un mouvement simultané de contestation et de consolidations des normes

Didier Eribon ne s’arrête toutefois pas là. Il s’attarde sur les romans de Jean Genet, notamment sur les arrangements entre les détenus de Miracle de la rose et sur le contre-ordre sexuel qu’ils composent. La déstabilisation de l’ordre sexuel est aussi une forme de ratification : tout en les contestant, Genet réaffirme certaines normes de la virilité, la polarité des rôles masculins et féminins («durs» et «femmes», «hommes» et «tantes», etc.).

On comprend qu’il ne s’agit alors plus seulement de littérature, mais bien de politique. Didier Eribon insiste sur ce point : en contestant des catégories ou des normes, une lutte minoritaire ne peut s’empêcher de les consolider. Et «même ceux qui sont hors-la-loi ou hors-la-norme sont pris dans le système des lois et des normes».

Le constat est-il pessimiste ? Peut-être, mais il est surtout une invitation à la critique inlassable de nos propres catégories et discours, à l’interrogation sans relâche des «pulsions hérétiques et subversives», à l’auto-analyse comme éthique intellectuelle radicale.

 

Théories de la littérature. Système de genre et verdicts sexuels de Didier Eribon (Presses universitaires de France)

 

Photo : Didier Eribon © Patrice Normand – Opale

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