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Werner Schroeter, éloge de la folle opéra

Écrans Mixtes célèbre le soixante-dixième anniversaire d’un des plus grands cinéastes allemands, Werner Schroeter, à travers une conférence et la projection d’un de ses films les plus importants, La Mort de Maria Malibran. S’il n’a pas forcément la renommée d’un Fassbinder, Schroeter en est l’exact contemporain. Son univers flamboyant et queer avant l’heure mérite qu’on tente l’expérience…

On n’a plus l’habitude du cinéma hanté de Werner Schroeter, de ce cinéma où la narration est secondaire par rapport à la représentation, de ce cinéma du décorum et de la cérémonie qui ne s’embarrasse pas de psychologie ou de rebondissements permanents. Aller y voir, c’est donc faire un saut dans l’inconnu, dans une façon de se laisser bousculer par une autre manière de raconter des histoires ou de faire jaillir des émotions. Pour tenter de décrire ce que le cinéaste allemand, mort en 2010 d’un cancer, a porté à l’écran, il faudrait peut-être s’essayer à jouer avec une série de mots pour les voir ensuite s’associer, se compléter, se révéler.

Cela donnerait quelque chose comme : opéra, passion, combustion, Italie, divas, baroque… Et, en conséquence, opéras + divas = la Callas (son idole d’enfance) = La Mort de Maria Malibran (le portrait d’une chanteuse du XIXe siècle) ; passion + combustion = amour à mort = Le Roi des roses ; baroque + Italie = décor et trompe-l’œil = Naples (le cadre de plusieurs de ses films)… On pourrait continuer ainsi à jouer avec d’autres mots tels que femmes, homosexualité, décadence, mort, réel, musique, etc. Au fil des croisements, on trouverait comme réponses Isabelle Huppert, le suicide, Ingrid Caven, la peinture allemande, l’image des corps…

Recherche quasi-expérimentale et grande culture classique

On voit bien ce qu’il y a de hors-norme dans le cinéma de Werner Schroeter, dans cette façon impressionniste de marier une recherche quasi-expérimentale et une omniprésence de la grande culture classique, dans ce goût affolant pour les femmes bigger than life (les stars, les divas, les égéries en tout genre…) que rehausse une homosexualité fantasmée comme une passion supérieure, dans cette fascination pour ce qui va vers sa fin, répondant à une célébration flamboyante d’un monde rêvé, reconstitué.

A-t-on bien compris de quoi il s’agit ? D’une œuvre majeure et folle, sans pareille, venue d’ailleurs, déjà unique en son temps et encore plus en décalage aujourd’hui. C’est sa force d’avoir su conserver cette singularité, cette fascinante capacité à ne ressembler qu’à elle-même. Werner Schroeter fut tout sauf un copieur ou un copiste : il fut au contraire un inventeur d’instinct ne s’embarrassant d’aucun code, allant rechercher dans le cinéma primitif des audaces oubliées de tous ses pairs. Il suffit pour s’en convaincre de voir le maniérisme du jeu des actrices de La Mort de Maria Malibran (1972, photo ci-dessous), qui renoue avec l’ampleur graphique et poétique des poses des actrices du cinéma muet.

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Héraut homo du Nouveau cinéma allemand

Pour appréhender Werner Schroeter, il faut aussi le replacer dans une histoire dont il est une des figures dominantes, celle de la renaissance du cinéma allemand au milieu des années 1960. Avant, rien ou presque depuis la chute du nazisme : des comédies ineptes, des opérettes bavaroises, des polars sexy ou les aventures kitsch de Winnetou, Indien de western à la mode teutonne… Et voilà que toute une génération de jeunes cinéastes en colère s’empare de la caméra et bouleverse le paysage. Le Nouveau cinéma allemand, puisque c’est ainsi qu’il fut nommé, voit émerger quelques-uns des noms les plus essentiels du cinéma européen de la décennie à venir : Volker Schlöndorff, Werner Herzog, Hans Jürgen Syberberg, bientôt Wim Wenders…

Et surtout trois génies qui ont en partage leur homosexualité et qui vont, chacun à leur manière très opposée, en faire l’un des moteurs de leur œuvre : Rainer Werner Fassbinder, Rosa von Praunheim et Werner Schroeter. Tous trois se connaissent, travaillent et parfois couchent ensemble… Ce sera sur le mode élégiaque que Schroeter ira sur le terrain homo, où l’esthétisme dépasse le discours et où le drame porté par des femmes-icônes côtoie en permanence les sentiments les plus exacerbés – quiconque a vu un opéra voit la filiation.

Le Roi des roses, chef d’œuvre ultra-camp

Il suffit de regarder ce qui est peut-être son chef-d’œuvre, l’ultra-camp Le Roi des roses (1984), pour avoir un aperçu du monde schroeterien. Poème visuel déstructuré, languide et décadent, ce film est une histoire œdipienne se jouant dans un grand domaine du bord de mer entre une mère (Magdalena Montezuma, icône transgenre du cinéma de Schroeter, qui mourra deux semaines après la fin du tournage), son fils à la recherche de la rose parfaite et l’amant de celui-ci, jardinier italien enfermé dans une pièce et sur le corps duquel le jeune homme viendra bientôt coudre des roses. Bouleversant de beauté visuelle, intense et dérangeant par sa forme jamais guidée par les impératifs du récit, le cinéma de Werner Schroeter est une pièce primordiale mais négligée de l’histoire du cinéma, gay mais pas que…

 

Festival Écrans Mixtes, du 4 au 10 mars à Lyon / www.festival-em.org

 

Photo 1 : Werner Schroeter à la Mostra de Venise en 2008 © DR
Photo 2 : Magdalena Montezuma et Christine Kaufmann dans La Mort de Maria Malibran (1972)

 

À voir
Didier Roth-Bettoni animera une conférence sur le cinéma de Werner Schroeter lundi 9 mars à 19h au Goethe Institut (18 rue François Dauphin-Lyon 2), avant la projection de son film La Mort de Maria Malibran à 20h30.

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