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Geoffroy Huard revisite l’histoire des gays sous le franquisme

L’ouvrage Les gays sous le franquisme de l’historien Geoffroy Huard nous invite à porter un regard neuf sur certaines périodes négligées par l’historiographie homosexuelle.

les-gays-sous-le-franquisme geoffroy huardC’est un passionnant portrait de Barcelone et de l’Espagne de l’après-Seconde Guerre mondiale que dresse Geoffroy Huard dans un livre qui vient de paraître. À rebours de l’idée d’une condamnation généralisée et systématique de l’homosexualité sous Franco, l’historien montre que l’ordre sexuel était avant tout un ordre social. La répression visait surtout les personnes «antisociales» : l’homosexualité réprimée est celle des classes populaires, des chômeurs et des individus jugés de faible moralité. Et, alors que de nombreuses affaires furent classées par les juges, la majorité des condamnations furent prononcées quand l’homosexualité se mêlait à la délinquance, au vagabondage ou à la prostitution. Ainsi, la justice sexuelle franquiste fut une justice de classe. Huard relève également l’intensité et la relative visibilité de la vie gay à Barcelone, notamment dans le populaire «quartier chinois», où les interventions de la police visaient davantage à réguler qu’à éradiquer les cultures homosexuelles.

Deux faits défient les idées communes. D’une part, le cas, certes exceptionnel, d’une femme transgenre arrêtée à Barcelone en 1975 : son changement de genre et d’identité fut autorisé par les autorités franquistes. D’autre part, l’important soutien apporté au début des années 1970 par le mouvement «homophile» français Arcadie aux militants espagnols. En aidant à la structuration d’un groupe, en permettant des publications, Arcadie, pourtant réputé conservateur, œuvra à la constitution d’une internationale homosexuelle.

Une étude placée sous l’influence de deux livres majeurs

Dans son étude, Huard est marqué par deux livres majeurs, indispensables à celles et ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’homosexualité.

gay new york george chauncey fayardLe premier est Gay New York (1890-1940) de George Chauncey. Publié il y a vingt ans, il avait fait voler en éclats la conception de l’histoire qui prévalait depuis l’apparition des mouvements gays radicaux à la fin des années 1960. Chauncey y affirmait que les émeutes de Stonewall (1969) ne constituaient pas «l’année zéro» de l’homosexualité. Au contraire : il restituait la richesse de la vie gay à New York au début du siècle et, surtout, montrait que les identités sexuelles ne se définissaient pas par les catégories «homosexualité» et «hétérosexualité», mais par les rôles sexuels, par l’efféminement et la virilité.

arcadie julian jackson editions autrementÀ son tour, le Britannique Julian Jackson a réhabilité le mouvement Arcadie, fondé en 1954 et disparu en 1982. Arcadie avait été injustement renvoyé aux oubliettes du passé, alors qu’il avait fait exister, à une époque de très forte répression, une contre-culture et des sociabilités essentielles – quasiment de manière existentielle – pour ses membres. C’est une leçon majeure pour notre rapport au passé : porter le regard sur les moments a priori les moins historiques peut chambouler notre lecture de l’histoire.

 

 

Les gays sous le franquisme. Discours, subcultures et revendications à Barcelone, 1939-1977 de Geoffroy Huard (éditions Orbis Tertius)
Gay New York (1890-1940) de George Chauncey (éditions Fayard)
Arcadie de Julian Jackson (éditions Autrement)

 

Photo : La Criolla, un dancing interlope et haut lieu de la vie homosexuelle de Barcelone entre 1925 et 1938

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