Dodo

“N’essuie jamais de larmes sans gants”, grand roman sur les années sida

Il manquait un grand roman, puissant et empathique, sur l’histoire des homosexuels et du sida dans les années 80. Il existe désormais, d’une manière magistrale et bouleversante, grâce à l’écrivain suédois Jonas Gardell et à N’essuie jamais de larmes sans gants. Un véritable chef-d’œuvre !

jonas-gardell-n’essuie jamais de larmes sans gants editions-gaiaVoilà un livre, un sidérant roman, qui parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître et que les plus de quarante ans ont tout fait pour oublier : ces terribles années 1980 où être homosexuel, c’était avoir en permanence au-dessus de la tête l’épée de Damoclès du sida et de la mort inéluctable. S’y plonger, c’est prendre le risque de pleurer, beaucoup, de faire remonter des émotions enfouies, mais ce risque est largement compensé par la beauté de l’entreprise. Car ce livre plein de larmes, N’essuie jamais de larmes sans gants, est un objet littéraire magistral, tant dans sa construction que dans son écriture, directe et poétique à la fois, ne faisant l’économie d’aucune réalité sans pour autant perdre sa douceur.

Ce n’est pas le premier ouvrage à se pencher sur cette histoire si proche et si lointaine à la fois, bien sûr. Il n’empêche que le Suédois Jonas Gardell le fait d’une manière assez inédite. Là où, jusqu’alors, l’autofiction ou le témoignage étaient de mise chez les écrivains du sida – Hervé Guibert en tête –, Gardell privilégie une tout autre approche : raconter le sida sur un mode à la fois intime et universel, en faire l’histoire de quelques hommes confrontés dans leur chair à la maladie et le récit d’une époque qui aurait dû être celle de la liberté sexuelle pour les gays et qui fut celle de la peur et du rejet.

In memoriam

Ce faisant, avec une grâce inouïe, il construit un mausolée, un mémorial bouleversant à tous ses morts, et à tous les nôtres, tous ceux d’une communauté décimée, privée brutalement de sa jeunesse et de son insouciance. «Raconter est une sorte de devoir», écrit Jonas Gardell dans le prologue du roman. «Une manière d’honorer, de pleurer, de se souvenir. Une manière de mener la lutte de la mémoire contre l’oubli».

Tout commence à Stockholm, à l’aube d’une décennie de tous les possibles : l’homosexualité est enfin sortie du placard, la libération sexuelle est passée par-là et, pour toute une génération, l’air semble plus léger : le plaisir apparaît comme un droit et un devoir. Pourtant, des États-Unis arrivent dès 1981 les premiers échos de l’apparition d’un mystérieux «cancer gay», sans que cela émeuve beaucoup les jeunes Suédois.

C’est dans ce contexte que vont se rencontrer Rasmus et Benjamin. Ils ont vingt ans, ils vont s’aimer, ils vont se croire éternels… Et bien sûr, ce ne sera pas le cas. Benjamin et Rasmus vont être le cœur battant du roman, autour de qui tout va se greffer : leur histoire, leur passé, leur troupe d’amis – Paul, la généreuse grande folle chez qui ils se rencontrent un soir de Noël –, Bengt, l’acteur débutant, Lars-Ake et Seppo, le couple parfait, et puis Reine, le cœur d’artichaut qui sera un des premiers à mourir du sida, seul.

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L’impuissance de la médecine

Toutes ces vies vont être fracassées par ce qui arrive et que Jonas Gardell raconte en même temps qu’il suit ses personnages. C’est une des forces incroyables de ce roman que de rendre compte de cette époque dont on a oublié à quelle point elle fut violente : la peur qui gagne les gays, les rejets, les haines et les discriminations sociales, médiatiques et familiales, les morts terribles de jeunes hommes accompagnés de leurs amants, la méconnaissance et l’impuissance de la médecine…

C’est d’ailleurs ce dernier point qui donne son titre au livre, lorsqu’une infirmière chevronnée s’adresse à une de ses jeunes collègues : «chaque fois qu’on est obligé d’entrer dans la chambre d’un malade, même si ce n’est que pour arranger une alèse ou demander s’il a soif, on doit observer rigoureusement la procédure : se laver les mains, enfiler des gants en latex, mettre un masque de protection, une charlotte et la blouse jaune en plastique. Ça ne souffre aucune exception. Les gestes médicaux doivent à tout moment prévaloir sur l’aspect humain. C’est compris ? (…) N’essuie jamais de larmes sans gants !».

LE grand roman sur le sida et les gays

L’importance extrême de ce livre, ce qui en fait à coup sûr LE grand roman sur le sida et les gays, celui qu’on espérait sans oser croire qu’il pourrait exister, c’est cet aller-retour permanent entre les gros plans sur ces garçons dans la tourmente et les panoramiques sur un monde qui s’écroule. Car si Jonas Gardell parle de Stockholm et de la Suède, ce qu’il relate vaut aussi pour New York, Londres, Berlin… et Paris bien sûr, toutes ces villes où les jeunes gays venaient trouver leur liberté loin de leurs racines et n’avaient pas le temps de s’épanouir qu’il leur fallait déjà mourir sans comprendre pourquoi.

C’est ce qui arrive à Rasmus et Benjamin, le garçon de la campagne et le Témoin de Jéhovah, tous deux fils aimés, choyés, qui doivent s’émanciper pour devenir eux-mêmes. Gardell les inscrit, eux comme tous ses personnages, dans la durée de leur courte vie, revenant sur leur enfance, la difficile acceptation d’eux-mêmes, leur rapport à leurs parents aimants qu’ils doivent quitter, auxquels ils doivent mentir et qui parfois les abandonnent…

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Mémoire personnelle de l’auteur

À toutes ces dimensions de N’essuie jamais de larmes sans gants, il faut en ajouter une autre qui n’est pas la moins émouvante : c’est celle qui renvoie directement à son auteur. En effet, à travers une fiction et des personnages inventés, c’est bien de lui que parle Jonas Gardell, de lui et de ce qu’il a connu, traversé, de ceux qu’il a côtoyé, aimé, perdu.

jonas-gardell-copyright-thron-ullbergC’est sa mémoire personnelle qu’il utilise – en plus d’une documentation impressionnante qui lui permet de donner, mine de rien, des montagnes de faits bruts et terribles – pour reconstituer une mémoire collective, et cela se sent à chaque page, dans chaque portrait, chaque évocation (d’une hospitalisation, des symptômes de la maladie, des réactions des entourages…), chaque destin qu’il reconstitue, et cette vérité intime donne à l’ensemble une puissance supplémentaire. Sachant cela, on comprend mieux l’intensité des sentiments qui prennent sans cesse le lecteur à la gorge dans ce roman qui fait revivre le temps occulté d’avant les trithérapies, apparues en 1996.

Le temps du deuil et de l’apaisement

Il aura donc fallu attendre plus de trente ans pour que le livre sur cette période existe. C’est le temps de la distance face à une tragédie qui était incompréhensible au moment où elle s’est produite. Le temps de mesurer le prix payé à l’époque en raison du mépris des responsables politiques, des médias (Gardell cite des extraits de journaux incroyables !), des laboratoires, du reste de la population. Le temps du deuil aussi pour les survivants. Le temps d’accepter leurs morts et d’accepter aussi d’être encore en vie. Le temps de s’être reconstruits, et d’être à nouveau suffisamment forts pour affronter ces souvenirs.

N’essuie jamais de larmes sans gants nous dit que ce temps est arrivé. Écrire ce livre aurait sans doute été impossible il y a quelques années et le lire aurait sûrement été insoutenable, tant il ranime une douleur enfouie mais jamais éteinte. Aujourd’hui, même si l’on ne sort pas indemne du roman de Jonas Gardell, même si l’on pleure toutes les larmes de son corps au fil des 581 pages de ce récit habilement tissé et formidablement écrit, même si tous les fantômes de nos propres vies se réveillent, on sait gré à l’auteur de nous bousculer ainsi. On lui est formidablement reconnaissant de redonner, à travers ce roman vrai, une existence, une réalité, une dignité à tous les disparus, et de donner une Histoire à tous les gays d’alors et d’aujourd’hui. En deux mots : magnifique et indispensable !

N’essuie jamais de larmes sans gants de Jonas Gardell (éditions Gaïa)

Photo Jonas Gardell © Thron Ullberg
Photos tirées de la série Snö.

 

 

Jonas Gardell, star en son pays

Inconnu en France alors que deux de ses romans ont déjà été traduits (aux éditions Gaïa), Jonas Gardell est une vraie star en Suède. Humoriste et acteur, marié à l’animateur de la version locale de L’Amour est dans le pré (Mark Levengood), il a reçu en 2013, pour N’essuie jamais de larmes sans gants, le Prix de l’Homo de l’année des mains de la princesse héritière Victoria. «Peu, très peu de personnes nous ont intéressés et nous ont touchés comme tu l’as fait», a-t-elle dit sur scène. «Ton message est clair. Redressez-vous. Donnez votre main. Nous allons sécher les larmes des uns des autres». Ce prix venait couronner le triomphe de ce livre vendu à plus de 500 000 exemplaires en Suède, ce qui est phénoménal pour un pays de moins de dix millions d’habitants.

Adaptée par l’auteur de son roman, la très belle série Snö, tout à fait fidèle au livre, a conquis elle aussi les téléspectateurs suédois. En France, elle est distribuée en DVD par Outplay.

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