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Avec Edward Carpenter et l’autre nature, Cy Lecerf Maulpoix trace un lien entre défense environnementale, soin du vivant et minorités de genre ou sexuelles.

Écologie : Cy Lecerf Maulpoix, le Grand Entretien

Avec Edward Carpenter et l’autre nature, sorti le 17 février aux éditions Le Passager clandestin, le journaliste Cy Lecerf Maulpoix poursuit la réflexion entamée dans son précédent ouvrage, Écologies déviantes. Voyages en terres queers (Éditions Cambourakis, 2021), autour des liens entre défense de l’environnement, soin du vivant et minorités de genre ou sexuelles.

Hétéroclite : Les premières pages d’Écologies déviantes rappellent que, dans les débats autour du mariage pour tous, de la PMA, de la GPA ou d’autres enjeux bioéthiques, des discours à prétention écologiste ont pu se faire le relais de positions extrêmement réactionnaires. Comment l’expliquez-vous ?

Cy Lecerf Maulpoix : C’est sans doute parce que ce qui a été construit idéologiquement comme “naturel” ou comme une perversion de la bonne nature dérive en partie d’un imaginaire religieux, notamment judéo-chrétien. Et que cet imaginaire a eu une influence sur des penseurs de l’écologie politique au XXe siècle. Je pense par exemple au sociologue et théologien protestant Jacques Ellul, à l’avant-garde de l’écologie en France, chez qui on retrouve, dans un texte tardif, l’association entre l’homosexualité, le sida et une forme de punition divine.

Au-delà de cet héritage religieux, notre société est construite sur l’hétérocispatriarcat et les démarches écologistes qui émergent en son sein, comme la protection de l’environnement ou le soin du vivant, n’échappent pas à ces formes de domination.

On parle beaucoup, ces derniers temps, d’éco-féminisme. Quelles sont ses similitudes et ses différences avec ce que vous appelez les écologies déviantes ?

Il y aurait très certainement des textes antérieurs à évoquer mais les réflexions sur l’articulation entre écologie, féminisme et minorités de genre ou sexuelles se sont par exemple rendues visibles dans le milieu académique féministe, dans les années 1990. Parmi les textes séminaux, on peut citer l’article-manifeste Toward a Queer EcoFeminism (1997) de Greta Gaard, une universitaire éco-féministe pour qui l’alliance entre minorités devait permettre de rejeter les dualismes qui nous oppriment (nature/contre-nature, nature/culture, raison/émotion, noirs/blancs, hommes/femmes, homos/hétéros…). Ce désir de convergence incluait également les luttes décoloniales ou antiracistes, pour tenter de définir les contours d’une sorte d’écologie minoritaire, unie autour de la nécessité de déconstruire le concept de “nature”. Celui-ci a en effet été utilisé, au fil des siècles, comme un levier d’oppression des minorités politiques, mais de façon différenciée. Les femmes et les personnes racisées ont souvent été rejetées du côté d’une naturalité qu’il faudrait domestiquer (pour les premières), voire civiliser (pour les secondes), afin d’en exploiter les ressources. Les personnes queers, à l’inverse, ont été généralement exclues du concept de nature, rejetées du côté d’une contre-naturalité malade, déviante, qu’il faudrait corriger ou soigner. Elles ont été vues comme de mauvaises ressources, qui ne participent pas à la reproduction sociale et biologique, et donc à la bonne marche du monde capitaliste.

Dans Écologies déviantes, vous évoquez les jardins d’Edward Carpenter, de Derek Jarman, des communautés lesbiennes des années 1970 dans l’Oregon… D’où vient, selon vous, cet attrait de nombreuses personnes queers pour l’horticulture ?

Plus que l’horticulture sans doute, j’avais en effet l’impression qu’il existait parfois chez les personnes catégorisées comme déviantes une attirance, une forme de souci et de soin du vivant, humain ou non-humain. Cela m’a interrogé et je me suis demandé si, dans une certaine mesure, cela pouvait venir de l’expérience de la marginalité, de la violence et du rejet. Peut-être qu’hériter d’un imaginaire hétérocisnormatif qui vous chasse de la nature, mais aussi de la société, peut nourrir le besoin d’en retrouver les rivages, de se réapproprier des espaces ruraux, de faire émerger des jardins secrets, de construire de nouvelles relations avec les plantes ou les animaux. Par ailleurs, comme l’expliquent très bien Derek Jarman ou Didier Lestrade, il y a aussi une dimension profondément thérapeutique dans le fait de prendre soin, d’être témoin de la croissance de la vie et de composer différemment avec la maladie ou la perte des ami·e·s, des amant·e·s, d’instaurer dans le jardin une forme de culture du souvenir.

Enfin, dans une certaine mesure, l’association de certaines fleurs à la féminité est sans doute la raison pour laquelle tant d’entre elles sont devenues des insultes homophobes : des termes comme daisy et pansy (marguerite et pensée en anglais) nous racontent aussi quelque chose d’un stigmate et d’un domaine, construit au XXe siècle comme féminin, vers lequel se sont tournées beaucoup de masculinités non-conformes. Là aussi, se tisse une forme d’échappée hors des espaces de domination masculine, mais aussi peut-être une fière réclamation de ces sensibilités déviantes.

“L’écologie qui m’intéresse intègre forcément à ses combats la question de l’anticapitalisme, de la dignité de tous : personnes LGBTQI, exilé·es, sans-papier, travailleur·euses pauvres, etc.”

Pour autant, on sent que pour vous, cette réappropriation ne passe pas forcément par un retour à la terre ou à la campagne, mais qu’elle peut aussi prendre forme en ville.

Aujourd’hui, une grande partie des sociabilités queers se construisent dans les métropoles. C’est pourquoi je pense en effet que la ville n’est pas un espace que l’on peut se permettre d’abandonner, même s’il reste extrêmement violent et même si, au sein des personnes LGBTQI, le droit à la ville n’est pas le même pour tous. On a besoin, plutôt, de réfléchir à transformer nos villes, à comment développer en milieu urbain une écologie sociale et communautaire, s’opposer à la gentrification, transformer nos modes de production et de consommation, renforcer la solidarité entre différentes luttes et expériences propres aux personnes LGBTQI.

N’y a-t-il pas aussi, dans ce désir légitime de se réapproprier le concept de nature, de contester aussi une norme scientifique très masculine, blanche et hétérocentrée, un risque de dérive new age, ésotérique, voire sectaire ?

Je vois plutôt dans ces recherches de spiritualité un tâtonnement, une exploration, qui vise à s’émanciper de formes de religiosité historiquement abusives et violentes vis-à-vis des vies déviantes. Évidemment, il y a des formes de spiritualité qui peuvent surprendre, mais tant que ça ne blesse personne, qu’il ne s’agit pas de faire de l’argent ou d’exploiter autrui, cela ne me semble pas forcément problématique. Ce dont il faut se méfier, me semble-t-il, c’est plutôt la façon dont le capitalisme peut en faire un business, en dépolitisant des figures dissidentes comme les sorcières, les fées, etc. Il y a aussi, je crois, une réflexion décoloniale à mener sur la façon dont on s’approprie certaines spiritualités non-occidentales.

À l’orée d’une nouvelle élection présidentielle, pensez-vous que les partis politiques se soient suffisamment emparés à la fois des enjeux écologiques et des questions LGBT+ ?

C’est difficile pour moi de répondre à cette question, car je ne me reconnais quasiment pas dans la politique partisane : je préfère rester au niveau des collectifs et des organisations de la société civile. Si je vote, c’est toujours un peu par défaut, pour le ou la candidat·e face auquel je pense qu’il sera le plus possible, sinon de lutter, en tout cas d’entrer dans un rapport de force. Pour moi, les candidat·es qui disent défendre l’environnement promeuvent en réalité, par bien trop d’aspects, une écologie libérale, en contradiction avec mon idéal d’organisation sociale. L’écologie qui m’intéresse intègre forcément à ses combats la question de l’anticapitalisme, de la dignité de tous : personnes LGBTQI, exilé·es, sans-papier, travailleur·euses pauvres, etc.

Après avoir consacré, dans Écologies déviantes, de nombreuses pages au penseur anglais Edward Carpenter (1844-1929), vous y revenez plus longuement dans un livre qui vient de paraître. Pourquoi cet intérêt ?

Très peu de textes de Carpenter ont été traduits en français. À l’exception d’un essai et de son livre Vers une vie simple (1887), republié en 2020 aux éditions L’Échappé et qui se focalise sur la pratique “décroissante” qu’il avait théorisée et mise en pratique au cours de sa vie, très peu de ses écrits nous sont parvenus, encore moins ceux relatifs à sa théorie sexuelle. Mon but, c’était donc de réaffirmer que Carpenter était aussi un militant homosexuel, qui a réfléchi aux droits de ceux qu’il a appelés les membres du “sexe intermédiaire”. Il a développé une vision radicale, voire révolutionnaire, non seulement de l’homosexualité, mais aussi de la solidarité entre groupes sociaux différents. C’est une pensée particulièrement fertile à une époque où nos imaginaires sont avides d’exemples et de figures qui ont tenté de transformer leur rapport au vivant, leurs modes de vie et leur relation à la société.

© Marie Rouge

À voir 

Le 1er avril 2022, Cy Lecerf Maulpoix participe à Écologie Queer #2 organisé par Mémoires minoritaires au Rita Plage, 68 cours Tolstoï-Villeurbanne.

À lire

Écologies déviantes. Voyages en terres queers de Cy Lecerf Maulpoix (Éditions Cambourakis). En librairies.

Edward Carpenter et l’autre nature de Cy Lecerf Maulpoix (Éditions Le Passager Clandestin). En librairies.

 

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