L’Institut Lumière consacre une rétrospective à Jacques Demy du 7 mai au 7 juillet. Mais pourquoi l’auteur des Demoiselles de Rochefort est-il si cher à notre cœur de gay ?

Il n’y a pas d’homosexuels ni d’homosexualité chez Jacques Demy ou alors presque en filigrane, ou parfois dans ses films les moins réussis comme le sombre Parking tourné en hommage à Cocteau. Et pourtant, on serait bien en peine de nommer un autre cinéaste français aussi essentiel à la culture gay. Bien sûr, il y a Chéreau, Téchiné ou Ozon, mais même si on admire leurs films, aucun ne nous parle aussi directement que le font les films colorés et tragiques de Demy, ces mélanges de kitsch assumé et de drame qui couve, de désirs interdits et de chansons frivoles.

Le cinéma de Demy est intimement un cinéma sensible, comme on parle de garçons sensibles et c’est cette sensibilité typiquement homosexuelle, à la fois évidente et insaisissable, qui fait écho en chacun de nous, et qui nous accompagne de l’enfance (Peau d’Âne bien sûr, son cake d’amour et sa Fée des Lilas) à des âges moins innocents. Petite revue des éléments qui font de Demy le grand en-chanteur de notre «homocinéphilie» :

Catherine Deneuve, d’abord,

tant Jacques Demy l’a imposée comme une icône pédé incontournable, reprise depuis par Téchiné, Morel ou Ozon, qu’elle soit devant sa caméra jeune fille amoureuse, sœur jumelle rêvant de Paris, princesse de conte ou coiffeuse de Prisunic.

Les chansons et les couleurs ensuite,

atours chatoyants d’histoires tristes (un peu comme dans les meilleurs Almodóvar), politesses gracieuses pour faire passer la pilule du désespoir qui est le fonds commun de tous les films de Demy. Les Parapluies de Cherbourg ou Une chambre en ville sont bien plus des tragédies musicales que des comédies, Peau d’Âne est un conte infiniment cruel. Et même Les Demoiselles de Rochefort, sous ses airs de fantaisie légère, ses robes Courège, ses airs entraînants signés Michel Legrand et ses jeux de mots futiles («Nous sommes deux sœurs jumelles/Nées sous le signe des Gémeaux…») n’en distille pas moins un message pas très gai.

Les amours impossibles bien sûr,

comme un écho à tant d’amours homos interdits, puisque chez Demy on aime toujours à contre-courant de la morale. On ne citera pour s’en convaincre que la récurrence des désirs incestueux, de Peau d’Âne à Trois places pour le 26, transgression absolue qui renvoie à d’autres.

Le «come-out familial» encore,

pour reprendre l’expression forte et juste de Jean-Marc Lalanne dans un article de la revue gay Ex Æquo paru en 1997, puisque même si ce n’est jamais son homosexualité qu’on révèle, «il y a toujours chez Demy un moment où l’enfant doit faire son come-out et annoncer à sa famille qu’il ne fera pas ce qu’elle attend de lui pour mieux affirmer ses choix affectifs et sexuels». La jeune fille pure des Parapluies de Cherbourg est enceinte d’un garagiste, la princesse de Peau d’Âne veut épouser son père, le héros de La Baie des Anges est renié par son père en raison de sa passion pour le jeu, la jeune femme d’Une chambre en ville plaque tout pour suivre son amant…

Les marins, évidemment,

jolis garçons en uniforme qui traversent, charmants, tant de plans des Demoiselles, de Lola ou de Trois places, ces marins «qui font de mauvais maris» mais «de bons amants» comme il est chanté dans le premier…

Jacques Perrin dans Les Demoiselles de Rochefort (Jacques Demy)

L’inversion des rôles sexuels, on n’y coupera pas,

puisque Jacques Demy invente l’homme enceint (L’Événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la lune) et travestit une jeune aristocrate en garçon pour lui faire traverser les soubresauts de la Révolution (Lady Oscar).

La sublimation des femmes enfin

(parce qu’il faut bien s’arrêter, mais la liste n’est pas close), cette façon typiquement folle de célébrer les actrices (Jeanne Moreau, Deneuve, Danielle Darrieux, Dominique Sanda, Anouk Aimée, Françoise Dorléac, la merveilleuse Delphine Seyrig…), d’en faire les porte-parole de son univers, ses personnages phares et forts, comme Almodóvar, Fassbinder, et tant d’autres cinéastes gay avant et après lui.

Tout ce petit monde merveilleux et magique, toutes ces femmes plus belles que nature, toute cette folie douce, toute cette lucidité à la fois grave et légère, tout cet humour typiquement queer («Si je changeais de coiffure ?» se demande la mère des Parapluies de Cherbourg, alors même que sa situation financière et familiale est pour le moins inquiétante) se retrouvent agencés avec passion dans les douze films qui composent cette rétrospective. Des heures de bonheur.

 

Rétrospective Jacques Demy, du 7 mai au 7 juillet à l’Institut Lumière, 25 rue du Premier Film-Lyon 8 / 04.78.78.18.95 / www.institut-lumiere.org

 

Photo : Jacques Perrin dans Les Demoiselles de Rochefort (1967)

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