douglas sirkÀ l’occasion de la sortie d’un deuxième coffret DVD consacré à Douglas Sirk, le point sur ses émules et sur les affinités de plusieurs réalisateurs homosexuels avec le genre du mélo. 

 

Maître absolu du mélo hollywoodien le plus flamboyant, Douglas Sirk n’en finit pas de revivre grâce aux somptueux coffrets DVD que lui consacre Carlotta Films : le 2e volume qui vient de sortir réunit quatre films qui, s’ils ne sont pas les plus magnifiques du cinéaste (ceux-ci sont dans le coffret précédent), n’en sont pas moins des chefs-d’œuvre du genre à l’image de La Ronde de l’aube ou de All I Desire. Mais si les films éblouissants de Sirk n’ont pas pris une ride depuis leur réalisation dans les années 50, le mélo, lui, a profondément changé au cours des dernières décennies. Et le genre le plus hétéro du cinéma classique n’est aujourd’hui quasiment plus assumé que par des cinéastes homos, et pas des moindres, qui utilisent brillamment ses codes. Pedro Almodovar, François Ozon ou Todd Haynes sont désormais les hérauts de ce cinéma des sentiments poussés à l’extrême, des amours impossibles et de la sublimation des femmes en passant par les actrices qui les interprètent. Car le mélo, celui de Sirk comme celui de ses lointains successeurs, est le domaine des femmes, des sur-femmes plutôt, personnages tellement forts dans la tourmente, tellement glamour même dans l’épreuve, tellement plus grands que nature, qu’on peut dire qu’elles sont bien plus que des femmes. Les reines du mélo sont des femmes inventées et magnifiées, des fantasmes de femmes incomparables avec celles de la réalité, des femmes alliant ultra-féminité d’allure et virilité de comportement, en un mot (ou presque) des drag queen ! Que ce soit Marlene Dietrich, Joan Crawford, Elizabeth Taylor, Deborah Kerr ou les stars sirkiennes que sont Lana Turner (Mirage de la vie) ou Jane Wyman (Tout ce que le ciel permet), les héroïnes des mélos de l’âge d’or d’Hollywood partagent cette définition. Toutes sont des femmes surmontant en beauté les épreuves, s’affranchissant crânement du regard des autres et des préjugés ambiants, faisant face tout en ne cédant pas un pouce de leur féminité alors même qu’elles sont prêtes à tout risquer et tout perdre par amour.

Déluges de passions

Depuis cette période, on serait bien en peine de trouver l’équivalent de ces personnages si Rainer Werner Fassbinder d’abord (Le Mariage de Maria Braun, Le Secret de Veronika Voss) puis Pedro Almodovar (La Fleur de mon secret, Tout sur ma mère), Todd Haynes (Loin du paradis) ou François Ozon (le mélo-cluedo qu’est Huit femmes ou Angel) n’avaient pris la relève. Autant de cinéastes homosexuels qui n’ont pas réinvesti le mélo seulement par cette sorte d’atavisme qui voudrait que les gays transforment les femmes en icônes. Le mélo a en effet toujours permis de traiter mine de rien, sous le déluge des passions, de thèmes essentiels : le racisme latent et les amours transgressifs (une bourgeoise amoureuse de son jardinier, une femme éprise d’un homme plus jeune qu’elle, un blanche ayant un amant noir, une mère partageant son amant avec sa fille, voire comme dans Senso de Luchino Visconti — déjà un cinéaste homo — une noble italienne folle d’amour pour un soldat étranger…). Mais aussi la sexualité (et en passant l’homosexualité) réprimée et la crise de la virilité. Car les hommes dans le mélo traditionnel ne cessent de se montrer plus fragiles que leur allure macho ne le laissait imaginer, d’où un doute récurrent sur leur identité : ce n’est pas pour rien que l’acteur emblématique de Sirk est Rock Hudson. Pas pour rien non plus que tant de héros de mélos sont les frères des hommes trop sensibles et tourmentés créés par Tennessee Williams. Pas pour rien enfin que Todd Haynes, quand il signe en 2002 un hommage à Sirk avec Loin du paradis, fait de Dennis Quaid un homosexuel se battant contre sa nature profonde en voyant un psy, en plongeant dans l’alcool, en se détestant quand il se risque dans un bar gay planqué dans une impasse… Ainsi, au-delà du décorum fastueux qu’offre le mélo, ce genre de tous les désirs hétéros (car les amours de mélo sont quasiment toujours des amours homme-femme, du moins en apparence) est devenu pour nombre de créateurs gays une matière idéale pour remettre en cause justement les questions de genre, pour déstabiliser les tabous sociaux ou sexuels, et pour dynamiter la vision traditionnelle de la cellule familiale.

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