Le philosophe Ruwen Ogien, directeur de recherche au CNRS, a publié en 2003 Penser la pornographie aux Presses Universitaires de France.

Que vous inspire la volonté du gouvernement islandais d’interdire l’accès aux sites pornographiques aux mineurs ?

Ruwen Ogien : De quoi veut-on protéger les mineurs exactement en leur interdisant l’accès à la pornographie ? On a parfois l’impression que, pour les pouvoirs publics, il est plus urgent de protéger les mineurs de la vue d’un sexe en érection que de garantir aux plus pauvres l’accès à la cantine même quand les parents ne peuvent plus payer ! En fait, dans ce débat, on confond la plupart du temps deux ordres de «dangers» différents : psychologiques et idéologiques. On dit que les films X donnent aux jeunes une «représentation fausse de la sexualité» et ruinent leur psychisme en les amenant à «dissocier sentiments et sexualité». Mais n’est-ce pas seulement une défense idéologique d’une certaine conception, assez conventionnelle finalement, de la sexualité ? Est-il tellement «dangereux» de séparer la sexualité de l’amour comme elle l’a été de la procréation ? «Dangereux» à quel égard ?

La pornographie modifie-t-elle nos comportements sexuels et, si oui, faut-il s’en inquiéter ?

Ruwen Ogien : La question est de savoir si c’est en bien ou en mal ! Qu’est-ce qui permet, par exemple, d’affirmer que la sexualité des «ados» sous influence du porno est pire que celle des ados d’autrefois, qui ne la subissait prétendument pas ? On peut contester la nouvelle esthétique «porno» (épilation, recherche de la performance, etc.), dire qu’elle est laide ou ridicule. Mais pourquoi la rendre responsable de tant de maux psychologiques ou moraux ?

Dans la grande majorité des films X, les femmes sont cantonnées à un rôle soumis ; n’est-ce pas la preuve que la pornographie avilit les femmes, comme le dénoncent certaines féministes ?

Ruwen Ogien : L’argument de la dégradation de l’image des femmes est purement paternaliste, à mon avis. Les femmes sont assez grandes pour se défendre elles-mêmes sur les tournages, regarder ce qu’elles veulent et filmer le porno qu’elles souhaitent. Par ailleurs, ceux qui sont contre le porno sous le prétexte qu’il présente une image dégradée de la femme acceptent-ils avec enthousiasme le porno gay et lesbien ? Accepteraient-ils qu’on passe du porno gay sur les chaînes publiques ? Non, bien sûr ! Leur problème, c’est le sexe et sa représentation et non l’image des femmes. Les féministes combattent justement et énergiquement ce qu’elles appellent la domination masculine ou le «patriarcat». Mais il n’est pas obligatoire que la lutte contre le patriarcat prenne la forme d’une défense du paternalisme dans les affaires sexuelles, du genre de celle qui inspire en partie le rejet complet du porno.

La pornographie est généralement décrite comme une aliénation ; comment peut-elle devenir émancipatrice ?

Ruwen Ogien : Il ne faut pas oublier que le porno est quand même la seule forme de représentation par images ou écrits d’une sexualité complètement séparée de la procréation, du mariage, de la fidélité, de l’amour. C’est donc une vision qui reste profondément moderne et subversive, en dépit de toutes les tentatives qui sont faites pour la mettre du côté de la pire réaction.

On reproche souvent à la pornographie de tuer le désir plus qu’elle ne le créé en raison de sa trop grande crudité ; cette analyse vous semble-t-elle fondée ?

Ruwen Ogien : Si c’était le cas, les plus puritains devraient s’en réjouir : grâce au porno, on finira par se désintéresser du sexe ! Mais rien ne vient attester cette affirmation beaucoup trop générale. Le porno peut-être ennuyeux ou excitant, répugnant ou fascinant, selon les attentes, les habitudes et la psychologie personnelle de celles et ceux qui le consomment. Ce qui est «cru», «hard» ou «crade» pour les uns est «soft» pour les autres. Ce qui tue le désir chez les uns l’excite chez les autres.

 

Photo © Kristiina Hauhtonen

 

Bibliographie sélective de Ruwen Ogien

_1983_ Théories ordinaires de la pauvreté (PUF)
_1993_ Un portrait logique et moral de la haine (L’éclat)
_1999_ Le réalisme moral (PUF)
_2003_ Le rasoir de Kant et autres essais de philosophie pratique (L’éclat)
_2005_ Pourquoi tant de honte ? (Pleins Feux)
_2007_ La liberté d’offenser. Le sexe, l’art et la morale (La Musardine)
_2011_ L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine et autres questions de philosophie morale expérimentale (Grasset)

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