Librement inspiré de la vie de Lili Elbe, le film The Danish Girl donne de la transidentité de son personnage principal une vision pour le moins problématique.

Sorti dans les salles françaises le 20 janvier, The Danish Girl s’inspire de la vie de Lili Elbe (1882-1931), l’une des premières femmes transgenres (ou peut-être intersexes, les biographes ne sont pas d’accord) à avoir subi une opération de réassignation sexuelle. Réalisé par le très académique Tom Hooper (auteur du film à oscars Le Discours d’un roi en 2010), ce biopic présenté comme «une histoire vraie» est l’adaptation cinématographique d’un roman éponyme écrit par l’Américain David Ebershoff en 2000.

Le film comme le roman (un best-seller international traduit dans une douzaine de langues) se veulent des hommages rendus à une pionnière (née Einar Wegener) qui paya de sa vie son désir d’être elle-même dans le corps qu’elle désirait. Ils ont également le mérite de faire connaître à un large public un destin en grande partie oublié en dehors de la communauté trans. Malheureusement, ces bonnes intentions ne suffisent pas à masquer les nombreux défauts de The Danish Girl.

D’un point de vue strictement artistique, le résultat est plutôt faiblard, avec une mise en scène falote, une sérieuse baisse de régime dans la seconde moitié et une bande-son omniprésente (signée Alexandre Desplat), dont les élans lourdement appuyés renforcent le parti-pris mélodramatique et larmoyant du réalisateur.

Mais c’est surtout dans sa représentation de la transidentité que le film pose problème. À dire vrai, les premières critiques ont été émises avant même sa sortie en salles, lorsqu’il a été annoncé, en avril 2014, que le rôle-titre serait interprété par l’acteur anglais Eddie Redmayne.

The Danish Girl Eddie Redmayne tom hooper

Ce n’est pas la première fois qu’un acteur ou une actrice cisgenre est recruté-e pour jouer un personnage transgenre : citons par exemple Felicity Huffman dans Transamerica de Duncan Tucker (2005), Melvil Poupaud dans Laurence Anyways de Xavier Dolan (2012) ou Jeffrey Tambor dans la série d’Amazon Transparent (2014). C’est même une règle qui souffre peu d’exceptions : l’actrice trans Jamie Clayton, qui interprète une lesbienne trans dans la série de Netflix Sense8 (2015), est l’une des plus notables – le fait que Sense8 soit coréalisée par une réalisatrice trans, Lana Wachowski (en duo avec son frère Andy) n’est sans doute pas totalement étranger à ce casting si rare.

Pour justifier ce choix si massif et si excluant à l’égard des acteurs et actrices trans (pour lesquel-les les opportunités de travail sont rares), studios de production et cinéastes invoquent généralement l’absence d’interprètes trans suffisamment connus du grand public pour être « bankables » – c’est-à-dire pour pouvoir financer un film sur leur seul nom. C’est un peu le serpent qui se mord la queue : les acteurs et actrices trans ne sont pas assez renommé-e-s pour qu’on leur confie des premiers rôles, donc ils ne deviennent jamais célèbres, donc on ne leur confiera jamais de premiers rôles, etc.

Autre argument fréquemment avancé : un-e interprète doit pouvoir jouer n’importe quel rôle, et par conséquent son orientation sexuelle ou son identité de genre ne doivent pas influencer sur le casting. Un principe généreux avec lequel on ne peut qu’être d’accord sur le papier mais qui, dans la réalité, fonctionne surtout à sens unique : si on ne compte plus les interprètes cisgenres castés dans des rôles transgenres, on est bien en peine de citer un seul exemple inverse. Tant et si bien qu’aux États-Unis, plusieurs militant-e-s trans, lassé-e-s de voir leurs vies systématiquement raconté-e-s par d’autres qu’eux-mêmes, ont lancé un appel au boycott de The Danish Girl.

Le mouvement n’a pas vraiment traversé l’Atlantique et ce choix d’Eddie Redmayne pour interpréter Lili Elbe n’est pas ce qui afflige le plus Sophie Berthier, secrétaire de Chrysalide, association d’auto-support pour et par la communauté trans implantée à Lyon depuis 2009. Elle est davantage gênée par ce qu’elle perçoit comme «un fantasme érotique cisgenre plaqué sur la vie des trans : le schéma de la femme qui forcerait son mari à se travestir. Lorsque Lili enfile une robe pour la première fois, à la demande de son épouse (la peintre Gerda Gottlieb), on a l’impression que ça ne lui était jamais venu à l’esprit auparavant ! C’est comme si c’était une révélation pour elle. Ce n’est que tardivement dans le film qu’elle prononce les mots «je me sens femme». Cela donne le sentiment d’assister à un dédoublement de personnalité, à une forme de schizophrénie. Et cela rappelle les discours médicaux anciens qui faisaient du travestissement une forme de perversion sexuelle».

Il est vrai que le film insiste beaucoup sur l’apparence extérieure de Lili, sur son habillement (évidemment le plus facile à montrer à l’écran), au détriment de la psychologie du personnage. «Il est dit dans une scène que Einar se sentait Lili dès son enfance, mais ça arrive un peu comme un cheveu sur la soupe, comme si la scénariste s’était dit : «tiens, ce serait quand même bien que je le mentionne quelque part» !», poursuit Sophie. «Et c’est raconté sous l’angle de la sexualité, ou du moins de la relation amoureuse (Lili embrasse un camarade de jeu dont elle s’est éprise)», au risque de la confusion entre identité de genre et orientation sexuelle. Le film – et c’est son principal défaut – donne ainsi l’impression que les femmes trans sont des hommes qui pratiquent le crossdressing

On pourrait aussi multiplier les exemples de libertés prises par The Danish Girl avec la réalité historique. Certaines sont anecdotiques ou peuvent se justifier par des impératifs de durée ou de rythme. D’autres constituent des omissions délibérées de pans entiers et importants de la vie de Lili Elbe… et même de sa mort. Dans le film, elle décède ainsi des suites de sa seconde opération. Dans la réalité, elle en subit bien plus entre 1930 et 1931 : une orchidectomie (ablation des testicules), une vaginoplastie, une greffe d’ovaires, des opérations pour tenter de limiter les complications liées aux précédentes (à l’époque, il n’existait pas de traitement antirejet à administrer après une greffe) et enfin une greffe d’utérus, qui lui fut fatale.

Au final, Sophie se demande quel est le message véhiculé par The Danish Girl. Le réalisateur vise-t-il à susciter chez le spectateur un élan de sympathie pour la cause trans ? Si tel est le cas, pas sûr qu’il ait atteint son but car, note-t-elle, «Lili est dépeinte comme très égoïste». Quant à nous, on restera perplexe devant ce dilemme : l’hommage rendu à une figure oubliée (figure que The Danish Girl va indéniablement contribuer à ressusciter dans les mémoires militantes et bien au-delà) vaut-il une telle déformation de la vie et de la personnalité de Lili Elbe ?

 

The Danish Girl de Tom Hooper, avec Eddie Redmayne, Alicia Vikander, Matthias Schoenaerts…
En salles depuis le 20 janvier

9 Réponses à “The Danish Girl de Tom Hooper : pauvre Lili !”

  1. Tavernier Brigitte

    Bonjour,
    j’ai vu le film hier et je vous trouve dure avec lui. Passons sur le choix de l’acteur et la critique fondée que vous émettez, il eut été plus cohérent de prendre en effet une personne concernée.
    Pour le reste, je pense qu’il a le mérite d’exister, de parler d’un sujet tabou, et qui va hélas le rester encore (6 personnes dans la salle de cinéma seulement), et qu’il suscite une compassion certaine pour ces personnes qui traversent cette terrible problématique identitaire.
    Je le trouve esthétiquement beau et nous qui rencontrons peu, mais cela arrive, des personnes transsexuelles dans le cadre de notre métier, avons apprécié la pertinence du jeu de cet acteur.
    Qu’il soir considéré comme « égoïste » m’étonne, que ferions nous dans sa situation??
    Cordialement
    Brigitte

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  2. helene

    ce n’est pas l’acteur qui est considéré comme égoiste mais le personnage de Lili. Qui se décline au féminin. Si ça ne vous pose pas de problême pour appeller Lili Elbe au masculin normal que vous aimiez ce film.
    maintenant dans « dans les jardins du bien et du Mal  » il y avait une excellente actrice transgenre de couleur. Et Vanessa redgrave était trés bien dans le biopic sur la Tenniswoman Renée Richard. Ah oui évidement il existe des trans qui joue des cis-genre au cinéma, mais révéler leur ,om voudrait dire la fin de leur carrière.

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  3. Stella

    Je ne suis pas vraiment d’accord quand vous dites que lorsque Lili enfile une robe pour la première fois, on a l’impression que ça ne lui ai jamais venu à l’esprit avant… dans les scènes précédentes on voit très bien comment le personnage de Einar regarde son épouse, ses vêtements, sa façon d’être femme… et lorsque Lili enfile la robe, au contraire je trouve qu’elle est très très émue, c’est une scène très touchante, et faut quand même être un peu abruti pour penser que ça ne lui est pas venu à l’esprit avant ! Évidemment que certains aspects de sa vie sont peut-être passés à la trappe, c’est du cinéma, mais les spectateurs sont capables après avoir vu le film de se renseigner et de découvrir la vraie vie de Lili. Quant au soit-disant égoïsme de Lili… je ne l’ai pas du tout perçu ! En fait, j’ai l’impression que vous interprétez la façon dont les personnes cisgenres perçoivent le film, comme s’iels étaient incapables de faire la part des choses… Les gens ne sont pas tous de sombres abrutis ! J’ai assisté à un débat sur le film, et si une personne cis disait qu’elle avait aimé le film, en gros il lui était rétorqué qu’étant cis, son avis ne comptait pas… C’est vrai que lorsqu’on est concerné par un sujet, c’est souvent difficile d’écouter quelqu’un donner son avis sur ce sujet qui nous touche de près, mais les personnes peu/pas concernés ont l’avantage, peut-être, d’avoir plus de recul sur l’œuvre en question, et c’est toujours intéressant…

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    • Henri-Pierre

      Merci de ce regard attentif sur le film et de le dégager sur les militantismes sur le genre, d’autant plus que le but est atteint et la cause défendue.
      Je sors de ce film et derrière moi, un vieux monsieur a soupiré à la fin, la voix étranglée, « que de souffrances inutiles »

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  4. Henri-Pierre

    Je sors de ce film bouleversé et la salle entière l’était, il est indéniable que le but est atteint et il me semble inutile de se perdre dans des considérations sur le genre des acteurs.

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  5. Margot Andréa

    Ce film n’est pas un chef d’œuvre du cinéma mais de très bon niveau tant sur le plan esthétique que de la réalisation.
    Contrairement à la critique ci-dessus j’ai beaucoup aimé ce film qui fait bien ressentir les émotions des protagonistes.
    Le film m’a particulièrement émue étant moi-même directement concernée par le sujet.
    Les critiques sur le casting n’ont vraiment aucun intérêt d’autant plus que l’acteur jouant l’héroïne est parfaitement convaincant.
    Les positions militantes sont respectables et utiles mais tout à fait inopportunes dans le cas de ce film qui se veut un biopic sur une époque révolue.

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    • Michel

      Merci Margot,
      Je suis tout à fait d’accord avec votre point de vue ….
      Le film est beau, émouvant et il y a trop peu de film de ce type sur ce thème pour exprimer autant de remarques critiques ….

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