Le festival de printemps de l’Opéra de Lyon est dédié cette année à Verdi et propose trois de ses opéras (Attila, Macbeth et Don Carlos) qui explorent les méandres du pouvoir et de la politique. Rencontre avec Stéphane Degout, le baryton lyonnais qui interprétera Rodrigue, l’ami «amoureux» de Don Carlos.

Vous avez été plutôt rare sur la scène lyonnaise ces dernières années. Quel effet cela vous fait-il de revenir ?

Stéphane Degout : En fait, je n’ai jamais quitté Lyon, puisque j’y habite, mais il est vrai que mes apparitions y étaient devenues assez sporadiques. Depuis 2004, où j’ai chanté Les Boréades de Rameau, je n’ai fait que trois récitals. Puis, il y a eu ce projet de Don Carlos qui tombait à pic. J’envisageais le rôle de Rodrigue depuis un moment, car il est logique dans l’évolution de ma voix et la construction de mon répertoire. Le fait que cela se fasse chez moi, à Lyon, est un hasard. Mais je trouve cela plutôt bien, même si cela perturbe mes habitudes : quand je suis sur Lyon, en général, c’est que je suis en vacances et là, c’est pour travailler.

C’est la première fois que vous chantez dans un opéra de Verdi : en quoi ce rôle de Rodrigue vous attire-t-il ?

Stéphane Degout : C’est un des deux ou trois rôles dans les opéras de Verdi qui nécessitent un baryton lyrique. Il faut une voix plus légère, plus souple dans les aiguës, et c’est ce qui me correspond. Parmi la dizaine de rôles que je pourrai chanter tout au long de ma carrière, il y a celui-ci et il arrive au bon moment. Toute la question était de savoir si je voulais vraiment faire ce rôle et si ce n’était pas trop tôt. Mais le fait que ce soit à l’Opéra de Lyon, une maison que je connais bien et où la salle n’est pas très grande, me rassure un peu. J’ai donc accepté.

Chanter Verdi vous effraie-t-il ?

Stéphane Degout : Tous les chanteurs sont un peu impressionnés par Verdi. C’est un répertoire particulier. En terme vocal, il n’a rien d’exceptionnel ; pourtant, il a une spécificité, une patte, un style. Il y a des chanteurs qui sont faits pour Verdi et d’autres, comme moi, qui ne le sont pas. Chanter Rodrigue est un essai, comme toutes les prises de rôles, mais ce n’est pas nécessairement une prise de risque. Je n’ai pas l’impression d’aller sur un terrain dangereux.

Ce Don Carlos sera donné en français, tel qu’il a été créé à l’Opéra de Paris. Cela a-t-il été déterminant dans votre décision ?

Stéphane Degout : Non, mais c’était néanmoins une donnée très importante. Le français est ma langue. Je la chante beaucoup et je suis reconnu pour la qualité de ma diction. Je me sens donc plus légitime de chanter ce répertoire en français. Si Don Carlos avait été donné dans sa version italienne, je pense que j’aurais réfléchi plus longtemps pour aborder ce rôle. Les Italiens qui chantent leur répertoire possèdent une couleur très spécifique. Bien sûr, il y a des Français qui chantent très bien ce répertoire (je pense en particulier à Ludovic Tézier), mais, malgré tout, il y a une couleur française. Donc savoir que ce Don Carlos serait donné en français a facilité ma décision d’accepter le rôle.

La mise en scène est confiée à Christophe Honoré et c’est la première fois que vous travaillez avec lui. Comment se déroulent les répétitions ?

Stéphane Degout : J’apprécie beaucoup sa manière de travailler. Il est très calme et complètement préparé. Il sait exactement ce qu’il veut et ce qu’il fait. Il travaille comme un metteur en scène de théâtre mais il a aussi le regard d’un cinéaste. Il s’attache aux plus minces détails, à des choses qui ne se verront certainement pas de la salle mais qui sont importantes dans la construction de la psychologie des personnages. J’ai eu l’occasion de travailler avec Patrice Chéreau et je retrouve dans l’approche de Christophe Honoré quelque chose de similaire à la sienne. Tous deux élaborent un spectacle théâtral très structuré à l’intérieur duquel le détail de chaque geste, de chaque déplacement, est extrêmement réglé. Ce travail sur les deux tableaux, qui provient de leur expérience cinématographique, est assez rare et fascinant.

C’est la troisième mise en scène de Christophe Honoré à l’Opéra de Lyon, après Dialogues des Carmélites et Pelléas et Mélisande. Quel angle a-t-il choisi pour Don Carlos ?

Stéphane Degout : Don Carlos, dans sa version initiale, est un opéra colossal, dans la tradition du grand opéra à la française du XIXème siècle. Le livret est dense ; la politique et la religion s’y mêlent aux sentiments amoureux. Quand Christophe Honoré a proposé son projet, il ne souhaitait pas que les scènes fastueuses (comme celle de l’autodafé, qui requiert énormément de personnages) fassent de l’ombre aux scènes plus intimes. Au contraire, il développe beaucoup ces scènes dans lesquelles on travaille comme une entité la psychologie de chaque personnage, ainsi que celle des relations qu’ils entretiennent dans leurs rapports de pouvoir et de hiérarchie. Au final, le coté grandiose de cet opéra rend ces moments d’intimité plus puissants. 

Si on parle d’intimité, il faut évoquer la relation entre Don Carlos et Rodrigue. Le texte de leur premier duo est assez ambigu. Rodrigue appelant l’infant «mon Carlos» ou l’assure que «[s]on Rodrigue [l]’aime». Comment avez-vous interprété cela avec Christophe Honoré ?

Stéphane Degout : Nous avons évoqué cet aspect de leur relation. Rodrigue entretient une totale dévotion envers Carlos et, pour Christophe Honoré, son amour ne fait aucun doute. Par contre, Carlos est complètement épris d’Elizabeth et il n’a aucun sentiment ambigu vis-à-vis de Rodrigue. Même si Carlos utilise des adjectifs tendres qui peuvent prêter à confusion, il ne considère Rodrigue que comme un ami. On a donc bien là une relation homosexuelle, mais à sens unique.

Retrouve-t-on cette ambiguïté dans la pièce de Schiller à l’origine du livret ?

Stéphane Degout : Paradoxalement, non, il n’y a chez Schiller qu’une amitié viscérale entre les deux. En ce qui concerne le texte du livret français et les ambivalences qu’il contient, il faut remettre les choses dans leur contexte. C’est un langage du XIXème siècle et le sens qu’on lui donne aujourd’hui n’était peut-être pas le même à l’époque. Cependant, on peut exploiter cet aspect ou laisser le spectateur libre d’imaginer ce qu’il veut. Cela relève des choix du metteur en scène. Par exemple, j’ai beaucoup chanté Pelléas et Mélisande. La dernière fois, c’était au festival d’Aix-en-Provence, en 2016, dans une mise en scène de Katie Mitchell. Pour elle, il n’y a aucun doute : Pelléas et Mélisande ont couché ensemble et il faut le montrer, ce qui a été fait. Une partie du public lui a reproché la perte de suggestivité de la musique. Bien évidemment, mon regard de l’intérieur n’est pas le même que celui du spectateur, mais je trouvais que, malgré ce rapport montré crûment, cela portait l’imaginaire sur un degré supérieur.

Tout montrer ou suggérer : que préférez-vous ?

Stéphane Degout : J’aime bien quand on peut laisser les choses sans solution. Cela rend le travail intéressant. Dans l’univers de l’opéra, il y a plein d’autres couples masculins qui peuvent donner lieu à une interprétation homosexuelle. Je pense par exemple à Oreste et Pylade dans Iphigénie en Tauride de Gluck mais aussi à Tannhäuser et Wolfram dans l’opéra de Wagner. Par moment, Wolfram porte sur Tannhäuser des regards qui peuvent être teintés de désirs homosexuels.

Si, dans les siècles passés, l’homosexualité ne pouvait être que suggérée, la création contemporaine est plus explicite sur cette question. On songe en particulier à des opéras comme Harvey Milk (créé en 1995 à Houston), Claude (en 2013 à Lyon), Brokeback Mountain (en 2014 à Madrid) ou Edward II (en 2017 à Berlin). Qu’en pensez-vous ?

Stéphane Degout : C’est une bonne chose que l’opéra s’ouvre à ce sujet. Concernant Edward II, je chanterai à Londres en mai prochain dans la création du nouvel opéra de George Benjamin, Lessons in Love and Violence, qui s’inspire de la pièce de Christopher Marlowe (comme celui créé à Berlin l’an dernier). Même si ce n’est pas le thème principal de l’œuvre, le roi Edward est ouvertement homosexuel et entretient une relation passionnée avec son amant Gaveston. De plus, je vais revenir chanter cette oeuvre l’an prochain à l’Opéra de Lyon, qui l’a coproduite. Je trouve cela amusant, après toutes ces années sans avoir chanté à Lyon, de me retrouver deux saisons de suite sur cette scène où j’ai débuté !

 

 

Festival Verdi, du 16 mars au 6 avril

Don Carlos, du 17 mars au 6 avril

À l’Opéra de Lyon, place de la Comédie-Lyon 1 / 04.69.85.54.54 / www.opera-lyon.com

 

Photos © Julien Benhamou

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